Bordeaux : Pierre Hurmic fait front commun avec les supporters

Personne, ou presque, n’avait vu venir le séisme. En cette soirée du 28 juin, Bordeaux a basculé. L’élection surprise de Pierre Hurmic (EELV) a fait passer la mairie à gauche. Après 73 ans de gestion ininterrompue de la ville par la droite, voilà qui a de quoi étonner, à première vue. D’autant plus que le sortant Nicolas Florian (LR), protégé d’Alain Juppé, avait été donné favori par tous les sondages.

Plus surprenant encore : le nouveau maire semble avoir fait des Girondins de Bordeaux une de ses priorités. Tout au long de la campagne, l’écologiste s’est livré à une critique acerbe de la gestion du club par King Street, l’actionnaire principal. Juste après son élection, l’une des premières déclarations de Pierre Hurmic a été consacrée aux Girondins. “Monsieur Longuépée [le président des Girondins] doit partir”, clamait l’édile auprès de Sud Ouest. Il a d’ailleurs récemment donné une interview… à So Foot, pour évoquer la situation de l’équipe bordelaise. Hurmic estime ainsi que la ville a son mot à dire dans la gestion du club.

Le paradoxe : Hurmic défenseur des fans des Girondins

Rien ne semblait pourtant le prédestiner à prendre la défense des supporters des Girondins, dans le conflit larvé qui les oppose à la direction. Celui qui est avocat de métier reconnaît d’ailleurs que l’intérêt qu’il porte au football est avant tout politique. En effet, il n’est pas vraiment un footeux. “J’ai commencé à m’y intéresser en qualité d’élu, parce que j’ai toujours considéré que c’était un sujet essentiel à Bordeaux”, avoue-t-il à So Foot.

Grand amateur de vélo, Hurmic glisse cependant son nez dans les affaires des Girondins depuis plusieurs années. Au début des années 2010, il s’était opposé à la construction du Matmut Atlantique, proposée par la majorité Juppé. Il dénonçait le “sport business” et la création d’un nouveau stade. Pour lui, cette décision avait été prise détriment du contribuable et de la préservation d’espaces naturels situés au nord de Bordeaux. Hurmic, qui souhaite toujours revendre le stade aux Girondins, avait même planté un poirier à proximité du Matmut Atlantique. Une manière de protester contre le sacrifice d’espaces verts qui, à l’époque, prêtait plutôt à sourires, voire à moqueries. En effet, au sein de l’opposition à Alain Juppé, l’écologiste était marginalisé.

Pierre Hurmic, parler foot pour obtenir le consensus

Au vu de ses positions passées, voir Hurmic parler des Girondins étonne déjà un peu moins. Mais les raisons de son ralliement aux fans des Girondins contre la direction sont avant tout électorales.

Si l’on s’intéresse à la sociologie de Bordeaux, on constate de grandes transformations depuis la fin des années 2000. Une nouvelle population plus jeune, aisée, marquée à gauche, souvent issue de la région parisienne, a investi Bordeaux. Plus sensible aux enjeux écologiques, c’est principalement elle qui a porté Pierre Hurmic au pouvoir. Cependant, Hurmic intéresse moins la bourgeoisie commerçante et les classes populaires, historiquement marquées à droite et attachées à la figure d’Alain Juppé. Or, à Bordeaux, c’est ces couches “moyennes basses” qui composent majoritairement le Virage Sud. En rejoignant le combat des Ultramarines, Hurmic espère donc s’attirer leur soutien à long terme. Sa posture de séduction en témoigne : il évoque “un club de supporters bien composé, qui a bonne réputation”.

S’opposer à la direction des Girondins, c’est aussi faire le choix d’une cause consensuelle, partagée par la majorité de l’opinion. La veille de l’élection, le 27 juin, une grande manifestation contre King Street a été organisée par les Ultramarines. Sur la place Pey-Berland, elle a réuni plus de 3000 personnes. Une belle performance dans le contexte du déconfinement. Dans les manifestants, on a retrouvé les ultras mais aussi des Bordelais moins habitués à fréquenter le stade. Rejoindre ce combat est donc une aubaine pour Pierre Hurmic, qui n’a pourtant pas été le seul à se positionner du côté des supporters. Son rival malheureux Nicolas Florian, maire sortant, souhaitait rencontrer les propriétaires des Girondins afin “qu’ils remettent de l’ordre” dans leurs affaires.

Un interventionnisme revendiqué

Dans son interview à So Foot, Hurmic laisse transparaître sa volonté de peser dans les affaires des Girondins. Estimant qu’auparavant la mairie “ne s’impliquait pas assez”, il se pose en défenseur du patrimoine sportif bordelais. Demandant le départ de Frédéric Longuépée, il réclame également plus de transparence de la part de King Street, dont il doute publiquement des intentions. De plus, il s’inquiète de l’endettement contracté par les Girondins depuis l’arrivée de la nouvelle direction.

Hurmic souhaite aussi se débarrasser du Matmut Atlantique. Le stade a enregistré en 2019, pour la troisième année consécutive, un résultat d’exploitation négatif (-3 M€). Un déficit qui inquiète, surtout lorsque l’on sait que l’exploitant du stade, Stade Bordeaux Atlantique (SBA), a la possibilité de dénoncer le contrat qui le lie à Bordeaux Métropole, propriétaire de l’édifice. Une clause de revoyure incluse dans le contrat prévoit ainsi la possibilité pour SBA de dénoncer l’accord dès 2020. Avant d’être élu maire, Hurmic rejetait la faute sur SBA, déclarant que “le contractant s’est sérieusement, volontairement ou non, trompé dans ses prévisions”. Aujourd’hui, il voit la vente du stade comme l’unique moyen, pour la Métropole où il siège, de se débarrasser d’un épineux problème. La solution préconisée est simple : le revendre à son principal utilisateur, les Girondins. D’où le besoin pour Hurmic de voir le FCGB retrouver une situation financière stable.

Le nouveau maire de Bordeaux ne s’est pas fait que des amis dans le monde du football. UCPF et Première Ligne, deux syndicats des clubs professionnels, l’ont ainsi taxé d’ingérence. L’intéressé s’en défend. Pour lui, c’est la mairie qui prête des équipements au club, et elle a ainsi son mot à dire dans ses affaires. Interventionniste revendiqué, Pierre Hurmic adopte donc une posture iconoclaste dans la gouvernance du sport bordelais.

A propos de Benjamin Mondon 276 Articles
Des analyses parfois aussi improbables qu'un mélange entre Ronaldinho et Cheick Diabaté.

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