C’était Pape Diouf…

Il est des nouvelles que l’on ne voudrait jamais apprendre. On est tout d’abord dans le déni : il s’agit peut-être d’une fausse info, surtout à la veille du 1er avril. Quand une quinzaine de médias sérieux annoncent en chœur la même chose, on ne réalise toujours pas ce qu’il vient de se passer. Alors on va se coucher, et on espère que demain au réveil, tout ça ne sera plus qu’un mauvais rêve. Mais la nouvelle trotte dans la tête, impossible de trouver le sommeil. On rallume son téléphone, on fait un tour sur Twitter. Et là, on sait que c’est foutu : Jean-Michel Aulas interrompt son cirque quotidien pour livrer un hommage aussi beau que sincère. Plus de doute, le Covid-19 a bel et bien emporté Pape Diouf ce 31 mars, à l’âge de 68 ans.

Pape Diouf : Marseille dans le cœur

Né au Tchad de parents sénégalais, Pape Diouf débarque à Marseille à 18 ans dans l’optique d’être un militaire, comme son père. Pas vraiment attiré par un destin de gradé, le jeune Diouf abandonne ses études à Sciences Po Aix-en-Provence pour devenir journaliste dans des médias locaux. Confronté à la précarité et à la faillite de ses employeurs, il se reconvertit ensuite en agent de joueurs. Son premier client ? Un certain Basile Boli. Pas de doute, Diouf tient le bon filon. Représentant de bon nombre de cadres olympiens (William Gallas, Didier Drogba, Samir Nasri), il devient un interlocuteur incontournable pour l’Olympique de Marseille.

Tellement incontournable qu’en 2004, Diouf est nommé manager général du club. En un an, il gravit les échelons et accède à la présidence du club sous l’impulsion de Robert Louis-Dreyfus, actionnaire principal de l’OM. A l’époque, Marseille connaît des résultats fluctuants. D’une année à l’autre, l’OM peut se qualifier en Europe et flirter avec la relégation. La mission de Diouf est simple : stabiliser le club au sommet d’un championnat alors dominé par Lyon.

Un président comme on n’en fait plus

Le contexte n’aide pas vraiment Diouf. L’OM est sujet aux luttes internes, et nombreux sont les requins qui convoitent son trône. Mais tout naturellement, le Franco-Sénégalais va s’imposer comme un homme de parole, fidèle à ses principes coûte que coûte. Une posture qui va lui valoir quelques inimitiés dans son organigramme, mais aussi l’amour inconditionnel du peuple marseillais.

Le 5 mars 2006, Paris reçoit l’OM en Ligue 1. Diouf s’offusque au sujet du faible nombre de places disponibles pour les supporters marseillais au Parc, à une époque où le “Classique” rime avec violence. En signe de protestation, il prend une décision radicale : aligner l’équipe B. Beaucoup crient au suicide, à une époque où l’OM est lancé dans la course à l’Europe. Mais, sublimés par la confiance de leur président, les “minots” de Marseille obtiennent le point du nul (0-0).

Diouf est aussi prompt à défendre son club face aux attaques des concurrents. Jean-Michel Aulas, qui voit d’un mauvais oeil la progression de l’OM, n’hésite pas à attaquer les Marseillais à coups de déclarations assassines (Twitter n’existe pas encore). Mais JMA se prend quelques scuds dans les dents en retour. Quand Aulas déclare que s’il était président de l’OM, le club aurait gagné une autre Coupe d’Europe, Diouf le remet à sa place sans tomber dans la provocation ou l’insulte. “S’il a une recette miracle, nous allons l’appeler pour la connaître, mais elle n’a pas marché avec son propre club puisqu’il n’a toujours pas dépassé les quarts de finale”.

Quatre années au bilan sous-estimé

En 2009, Diouf entre en conflit avec le conseil de surveillance des Olympiens, dirigé par Vincent Labrune. Face à l’absence de dialogue entre les deux camps, Louis-Dreyfus tranche en défaveur de Diouf. Il sera remplacé par Jean-Claude Dassier.

Pape Diouf ne sera pas resté assez longtemps président pour soulever le championnat avec son club de cœur, en 2010. Il aura cependant été le plus grand artisan de ce triomphe, pérennisant l’OM dans le top 3 de Ligue 1 au cours de son passage. La visibilité retrouvée de Marseille et l’argent rapporté par la qualification en Ligue des Champions ont rendu le club plus attractif. De quoi permettre au club d’attirer des valeurs montantes ou des stars de l’époque (Hatem Ben Arfa, Gaby Heinze, Lucho Gonzalez…), ainsi qu’un futur entraîneur à succès, Didier Deschamps.

Une intégrité jamais sacrifiée

Évincé de l’Olympique de Marseille, Diouf aurait pu donner libre cours à la rancœur dans les médias. Au nom de son intégrité morale, l’homme s’y est pourtant toujours refusé. Dans une interview, il déclare par exemple que le milieu du football n’est pas plus corrompu que d’autres, comme la politique ou le cinéma. Mis en examen pour abus de biens sociaux et association de malfaiteurs en 2016, la justice annule ensuite la décision pour le placer sous le statut de témoin assisté. A cette occasion, sans nier la proximité de l’OM avec le grand banditisme, il dément toute implication de la pègre dans le fonctionnement du club sous sa présidence.

Premier président noir d’un club européen de première division, Diouf n’a jamais voulu se servir de cette étiquette de précurseur. Il a cependant toujours été prompt à dénoncer le racisme dans le milieu du foot, sans tomber dans l’écueil d’un populisme gras. Cette sensibilité à des problématiques sociales, il en a ainsi fait un combat qui l’a mené à se présenter aux municipales à Marseille en 2014. Sa liste sans étiquette mais plutôt marquée à gauche est arrivée en cinquième position (5,6% des suffrages).

Ses rares apparitions médiatiques rappelaient la force des engagements de Pape Diouf. Face au coronavirus, à l’hôpital de Dakar, il a pourtant perdu son dernier combat. On aimerait voir Taye Taiwo coller un tacle de boucher au Covid-19, histoire de venger son ancien président. En attendant, c’est encore une fois les meilleurs qui partent les premiers.

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Des analyses parfois aussi improbables qu'un mélange entre Ronaldinho et Cheick Diabaté.

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