Chine : le football entre besoin de compétitivité et realpolitik

Oscar, Ramires, Marouane Fellaini, Marko Arnautovic, Ezequiel Lavezzi ou encore Hulk. Ces dernières années, le championnat chinois a attiré de nombreux grands noms du football européen et mondial. Des stars qui ont accepté de changer de continent pour découvrir une nouvelle culture, un nouveau championnat. Et qui ont également tranché en faveur de conséquents émoluments au détriment d’une carrière dans de grandes écuries européennes.

Malgré tout, et en dépit de ce que le “challenge sportif” chinois peut susciter comme critiques et moqueries, on ne compte plus le nombre de joueurs revenus en Europe après un passage en Chinese Super League. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces retours sont souvent convaincants, signe que la CSL est devenue compétitive. Après un passage au Tianjin Quanjian, Axel Witsel est revenu au plus haut niveau à Dortmund. Le mercato de janvier dernier a également vu le retour de Yannick Ferreira-Carrasco (Dalian Yifang) à l’Atlético, et le prêt concluant d’Odion Ighalo (Shanghai Shenhua) à Manchester United.

Le football, enjeu pour le gouvernement chinois

Pour comprendre les enjeux et la compétitivité du football chinois, il faut partir d’un paradoxe. Celui d’un pays qui est le plus peuplé de la surface du globe (1,4 milliard d’habitants), une grande puissance économique, mais qui peine à devenir une nation de football. La Chine est 76ème au classement FIFA, et n’a participé qu’à un Mondial. C’était en 2002, avec à la clé trois défaites en phase de poules, aucun but marqué et 9 encaissés. A son palmarès, deux finales de Coupe d’Asie, et deux titres dans la quasi insignifiante Coupe d’Asie de l’Est. Autrement dit : pas grand chose.

Le football est donc devenu un enjeu de développement majeur pour les autorités chinoises. Amateur de football et de loisir en général, le président chinois Xi Jinping a impulsé une politique volontariste. Dès son arrivée en 2013, Xi Jinping a dépensé sans compter pour construire des terrains et des écoles de foot. Il a en outre incité les principaux poids-lourds économiques du pays à investir dans les principales écuries du championnat. Alibaba a ainsi investi 140 millions d’euros dans le Guangzhou Evergrande. Suning a donné son nom à l’équipe de Nankin, le Jiangsu Suning.

Les investisseurs chinois ont vite dépassé le cadre national. Ils ont investi dans des clubs européens, du Milan AC au FC Sochaux-Montbéliard. Suning possède aujourd’hui, en plus du Jiangsu, l’Inter de Milan. La fiabilité des investisseurs dans les clubs européens reste assez variable. A Milan, Suning reste un propriétaire ambitieux. Ledus, ancien détenteur de Sochaux, n’a en revanche pas laissé un excellent souvenir aux pensionnaires de Ligue 2. Son instabilité financière a conduit au rachat du FCSM par un autre groupe chinois, Nenking.

Des investissements d’abord massifs mais inégaux

Il faut aussi noter que Xi Jinping, qui avait poussé les acteurs de l’économie chinoise à investir dans le football, a dû revoir sa politique. Des restrictions ont été mises en place pour les investissements dans les clubs étrangers. Les investisseurs ont plutôt été encouragés à dépenser en Chine.

L’argent investi dans le football en Chine a initialement servi à financer les arrivées d’étrangers en CSL. Autour de 2016, la Chine est devenue une destination à la mode pour beaucoup de footballeurs en fin de carrière. Mais aussi pour beaucoup de jeunes mercenaires, souvent brésiliens, préférant la sécurité financière à l’aspect sportif. Avec pratiquement une superstar dans chacune des 16 équipes de CSL, voire même dans celles de Chinese League One (D2 chinoise), le football chinois avait tout pour devenir attractif.

L’absence de fair-play financier pour réguler la concurrence a accouché d’une domination. Celle du Guangzhou Evergrande, vainqueur de huit des neuf dernières éditions de la CSL, et coaché par Fabio Cannavaro. Ancien club du buteur colombien Jackson Martinez, l’équipe de Canton compte toujours dans ses rangs les Brésiliens Paulinho et Talisca. D’autres équipes squattent régulièrement le podium. C’est le cas du Shanghai SIPG d’Oscar et Hulk, et du Beijing Guoan coaché par Bruno Genesio.

Une politique désormais ciblée sur le développement des produits locaux

Cette politique de transferts massifs a permis au championnat chinois de gagner en compétitivité. Les audiences ont augmenté, et le nombre de supporters est croissant. La ferveur des stades chinois n’a parfois rien à envier aux tribunes européennes.

Cependant, l’investissement massif sur le mercato a aussi eu la conséquence désastreuse de freiner le développement des footballeurs locaux, souvent barrés par des étrangers dans leurs clubs. On a aussi dénombré quelques ratés. Citons en exemple le fiasco Carlos Tévez, payé 38 millions d’euros par le Shanghai Shenhua pour une année à seulement 4 buts.

Pour remédier au court-termisme de ces investissements, Xi Jinping a modifié sa politique de développement du football. Depuis 2017, tout club dépensant plus de 6 millions d’euros pour un transfert doit payer une seconde fois la même somme en taxes. Ces taxes sont recueillies par un fonds consacré au financement des infrastructures de formation. Lorsqu’un étranger est aligné, un joueur chinois de moins de 23 ans doit lui aussi être dans le onze. Un maximum salarial de 200 000 euros mensuels a également été adopté pour les nouveaux contrats. De quoi pousser les stars en fin de contrat à quitter le pays, ce qui explique la vague de retours en Europe sur laquelle ont surfé Carrasco ou Ighalo.

Encore un long chemin à parcourir

Ces efforts n’ont pas encore permis à la Chine, qui vise l’organisation du Mondial 2030, d’acquérir une sélection compétitive. L’équipe de Chine fait pour le moment appel en très grande majorité à des joueurs du championnat local. Seulement deux Brésiliens du Guangzhou Evergrande ont été naturalisés en vue d’évoluer pour la sélection : Elkeson, qui a déjà pu porter le maillot chinois, et Ricardo Goulart. Tyias Browning, leur coéquipier britannique de 25 ans, a pu aussi revendiquer la nationalité chinoise grâce à son grand-père.

Au sein de la sélection chinoise, un joueur sort du lot : Wu Lei (28 ans). L’ancien ailier du Shanghai SIPG évolue à l’Espanyol de Barcelone, sous pavillon chinois, depuis janvier 2019. Superstar dans son pays, le “Messi chinois” a fait de sa confrontation avec le vrai Leo Messi dans le derby de Barcelone un des événements les plus suivis en Chine. Le 4 janvier dernier, il a même offert aux siens le point du nul face au Barça (2-2).

Malgré tout, Wu Lei ne pourra pas faire de la Chine un poids-lourd du football mondial à lui seul. Aujourd’hui encore, le pays manque de culture footballistique et les parents sont réticents à pousser leurs enfants vers le ballon rond. Dans un pays au communisme de façade, gouverné par l’économie de marché, Xi Jinping espérait révolutionner le football pour placer la Chine sur le toit du monde. Ce “Grand Bond en avant”, pour reprendre l’expression de l’ancien dirigeant chinois Mao Zedong, risque de prendre du temps.

A propos de Benjamin Mondon 275 Articles
Des analyses parfois aussi improbables qu'un mélange entre Ronaldinho et Cheick Diabaté.

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