Quand la Coupe du monde prend une tournure politique…

Les joueurs de la RDA ont eu la peau de l'ogre ouest-allemand.

La Coupe du monde, c’est avant tout la rencontre de plusieurs équipes de football. Mais c’est aussi celle de plusieurs nations, ce qui lui donne une dimension qui excède le domaine sportif. Les liens entre foot et politique ont donc été à maintes reprises, au cours de l’histoire de la Coupe du monde, extrêmement étroits. Retour sur des moments à jamais gravés dans l’Histoire.

1934: le triomphe de l’Italie fasciste

Quatre ans après la première édition de la Coupe du monde, remportée en 1930 par l’Uruguay à Montevideo, c’est au tour de l’Italie d’accueillir la compétition la plus prestigieuse du football. Mais à cette époque, Mussolini et le parti unique fasciste gouvernent la péninsule d’une poigne de fer. Le Duce voit dans la Coupe du monde une vitrine pour le fascisme. Le président de la Fédération italienne de football, le général Vaccaro, membre du parti, déclare que “le but ultime de cette manifestation est de montrer à l’univers l’idéal fasciste du sport”.

L’Italie écrasera les Etats-Unis (LE symbole par excellence de la démocratie) 7 buts à 1 en huitièmes de finale, avant de sortir l’Espagne (1-1, match rejoué et remporté 1-0 par la Squadra), l’Autriche (1-0) et enfin, en finale, la Tchécoslovaquie (2-1 a.p.). Mussolini, qui a rencontré personnellement l’arbitre de la finale dans sa loge peu avant le match, vient de remporter son pari et l’Italie fasciste, au travers de sa victoire en Coupe du monde, acquiert un rayonnement international.

Les joueurs italiens saluent Mussolini avant la finale.
Les joueurs italiens saluent Mussolini avant la finale.

1938: le fascisme à nouveau sur le toit du monde, la sélection autrichienne disparaît

Cette fois-ci, c’est en France qu’a lieu la Coupe du monde. Et à nouveau, la Squadra Azzurra l’emporte, sous l’impulsion du capitaine Giuseppe Meazza. Elle bat la Norvège en huitièmes (2-1 a.p.), puis la France (3-1), le Brésil (2-1), et enfin l’ogre hongrois qui est étrillé en finale au stade de Colombes (4-2). Meazza, qui reçoit la Coupe du monde des mains du Président de la République Albert Lebrun, salue la foule et Mussolini d’un bras tendu vers le ciel.

Mais le principal fait marquant de ce premier Mondial français, c’est l’absence de la sélection autrichienne, quatrième de l’édition précédente. En effet, quelques mois plutôt, l’Allemagne a envahi et annexé l’Autriche. Certains Autrichiens joueront ainsi sous le maillot du Reich, d’autres en seront écartés, comme l’attaquant de confession juive Matthias Sindelar qui mourra mystérieusement en 1939.

1954: neuf ans après la fin du Reich, l’Allemagne sur le toit du monde

Absente de l’édition 1950 de la Coupe du monde, l’Allemagne (pour être plus précis, la RFA, les deux Allemagne s’étant séparées en 1949) fait son grand retour quatre ans plus tard en Suisse. Atomisée 8-3 par la Hongrie de Sandor Kocsis et Ferenc Puskas en poules, la RFA va disputer un match de barrage pour remporter la deuxième place de sa poule face à la Turquie (7-2), puis se hisse en finale en éliminant les Yougoslaves (2-0) et les Autrichiens (6-1).

A nouveau opposée à la Hongrie, favorite logique, l’Allemagne va d’abord être menée 2-0, avant d’égaliser puis de remporter le match (3-2,) grâce notamment à sa paire d’attaquants Rahn-Walter et à quelques seringues de produits dopants. 9 ans après l’humiliation consécutive à la défaite du Reich, la victoire en Coupe du monde aide la RFA à redevenir une puissance de premier plan. C’est également la première finale disputée entre un pays du bloc occidental et une nation du camp soviétique, la victoire allemande donne donc un avantage à l’Ouest.

Les capitaines Walter (à gauche) et Puskas (à droite) se serrent la main avant la finale.
Les capitaines Walter (à gauche) et Puskas (à droite) se serrent la main avant la finale.

L’autre surprise de cette Coupe du monde est la présence de l’équipe de Corée du Sud, un an après la fin de la guerre de Corée. Malgré tout, la sélection est balayée en deux matchs au cours desquels elle prendra en tout 16 buts, sans en marquer aucun!

1966: l’épopée nord-coréenne

Le Mondial britannique, remporté par l’Angleterre de Bobby Charlton, a également attiré l’attention de tous sur une équipe quasiment inconnue. La Corée du Nord, dictature communiste dirigée par Kim Il-Sung, présente en effet pour la première fois une sélection en Coupe du monde. Les Anglais, qui ne reconnaissent pas le régime nord-coréen, refusent tout d’abord de laisser flotter le drapeau du pays dans les stades, avant de céder. Balayée par l’URSS (3-0), l’équipe emmenée par le buteur Pak Seung-jin se qualifie finalement pour les quarts avec un nul face au Chili (1-1) et une victoire à la surprise générale contre l’Italie (1-0).

Face au Portugal, en quarts, la Corée du Nord mène 3-0 à la 25ème minute mais finira par perdre le match (5-3), la faute à un quadruplé de la “panthère noire” Eusébio. Cette défaite n’est pas du goût de Kim Il-Sung, pas réputé pour être un tendre, bien que son sourire ait pu faire pâlir les dirigeants de Colgate… Les joueurs nord-coréens, dont aucun journaliste occidental ne retrouvera la trace avant quelques décennies, auraient subi les foudres du dictateur à leur retour à Pyongyang et passé une dizaine d’années en “camp de rééducation socialiste”. Autrement dit, au goulag. Une manière très particulière pour Kim le mégalo de remercier ses compatriotes pour la promotion de l’idéologie communiste.

La surprise nord-coréenne.
La surprise nord-coréenne.

1974: un duel fratricide qui déchire l’Allemagne

La RFA organise le Mondial 1974. Sûre de sa force (elle a remporté l’Euro 1972), déjà qualifiée, la Mannschaft des Beckenbauer, Gerd Müller, Sepp Maier et autres Hoeness s’apprête à recevoir lors de la dernière rencontre des poules les frères ennemis de l’Est, l’équipe de RDA, dont c’est la première participation à une Coupe du monde. Le pays divisé par une frontière infranchissable et la presse allemande n’ont d’yeux que pour la rencontre, la seule de l’Histoire qui opposera jamais les deux équipes.

Et à la surprise générale, c’est la RDA qui va l’emporter 1-0 grâce à un pion de Jürgen Sparwasser. La domination de la RFA restera stérile. Les Est-Allemands devancent leurs copains de l’Ouest au classement de la poule, et se retrouvent reversés, au deuxième tour, dans un groupe de la mort (Pays-Bas, Brésil, Argentine) duquel ils ne s’extirperont pas. Sparwasser, érigé en héros par le régime communiste pour avoir vaincu le “fascisme occidental”, s’enfuira à l’Ouest quelques années plus tard. La RFA, elle, tirera les leçons de l’échec, et avec la manière, en remportant la Coupe du monde aux dépens des Pays-Bas (2-1) en finale.

Les joueurs de la RDA ont eu la peau de l'ogre ouest-allemand.
Les joueurs de la RDA ont eu la peau de l’ogre ouest-allemand.

1978: la junte militaire argentine truque le Mondial, le monde proteste

En 1978, c’est au tour de l’Argentine d’organiser la Coupe du monde. Et les militaires au pouvoir, avec à leur tête le sanguinaire général Videla, sont prêts à tout pour que le pays hôte remporte la compétition. Inutile de dire que le Mondial est massivement boycotté, avec entre autres l’absence de Johan Cruyff. Lors du premier tour, l’Argentine est dominée par la France et n’en vient à bout que grâce à un arbitrage très contestable et des penalties non sifflés (2-1). Elle ne se qualifie pour le deuxième tour qu’en prenant la deuxième place de son groupe derrière l’Italie.

Lors du deuxième tour, les Argentins sont vite devancés par les Brésiliens et doivent s’imposer, lors de leur dernier match, par quatre buts d’écart face au Pérou, pour accéder à la finale. Mission a priori impossible. Sauf pour Videla, qui parvient à s’entendre secrètement avec les militaires au pouvoir au Pérou (c’est tellement plus facile de s’arranger entre dictateurs). Le deal : le Pérou laisse gagner l’Argentine par plus de quatre buts, et en contrepartie Videla se débarrasse de 13 opposants au régime péruvien dans les funestes “vols de la mort” (en réalité, la France serait intervenue et, à coups de valises de billets, aurait obtenu de Videla la liberté des opposants péruviens).

Les appels au boycott du Mondial argentin sont nombreux.
Les appels au boycott du Mondial argentin sont nombreux.

L’Argentine, sur le terrain, va l’emporter 6-0, et se qualifier pour la finale contre les Pays-Bas, privés de Cruyff. L’Albiceleste, avec entre autres Mario Kempes et Daniel Passarella, triomphe 3-1 après prolongations. L’Argentine du coach Menotti, pas franchement copain avec les militaires, est sur le toit du monde, le public argentin communie avec son équipe. Mais les Néerlandais n’iront pas chercher leurs médailles des mains des généraux argentins, soucieux de ne pas cautionner les atrocités commises par le régime. Ils se l’étaient promis avant la finale.

1986: la revanche sportive de la guerre des Malouines

De la Coupe du monde au Mexique, tout le monde se souvient du fameux France-Brésil (1-1 a.p., 4-3 t.a.b.), mais également d’un autre quart de finale, Angleterre-Argentine. Pour les Argentins, ce match est l’occasion de laver l’honneur et de prendre une revanche contre l’Angleterre après la cuisante défaite militaire infligée par l’armée britannique lors de la guerre des Malouines. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Argentine va prendre sa revanche sur le plan sportif.

L’homme de la rencontre sera Diego Maradona, auteur d’un premier but marqué de la main mais validé à tort par l’arbitre (51′) et d’un second inscrit par la grâce des dieux du football (54′). Lineker réduit le score pour l’Angleterre (86′) mais il est déjà trop tard. La magie a opéré (2-1) et l’Argentine sera championne du monde aux dépens de la RFA en finale (3-2). Ce triomphe a une saveur particulière car à Buenos Aires, Raul Alfonsin a peu à peu écarté les généraux du pouvoir et entreprend de démocratiser le pays. Et quoi de mieux qu’une Coupe du monde pour réconcilier tout un peuple avec lui-même?

1990: pour la dernière compétition de son existence, l’Allemagne de l’Ouest remporte le titre

Le mur de Berlin a chuté le 9 novembre 1989, le passage entre la RFA et la RDA est désormais permis, le processus de réunification des deux Allemagne est enclenché. C’est donc la dernière compétition disputée par la sélection ouest-allemande. Et celle-ci va remporter un trophée qui lui échappait depuis 1974. La RFA sort les Pays-Bas en huitièmes (2-1), la Tchécoslovaquie, dont c’est également le dernier Mondial puisque le pays se coupe en deux en 1992 (1-0), l’Angleterre de Chris Waddle et Lineker (1-1 a.p., 4-3 t.a.b.) et enfin, en finale, elle prend sa revanche sur l’Argentine (1-0). Un penalty litigieux, tiré par le gaucher Andreas Brehme… du droit, envoie la RFA sur le toit du monde et augure une période faste pour le foot allemand. Pourtant, aucune sélection représentant l’Allemagne réunifiée n’a encore remporté la Coupe du monde.

Andreas Brehme offre la Coupe du monde à la RFA.
Andreas Brehme offre la Coupe du monde à la RFA.

Le bloc de l’Est est condamné à s’effondrer, mais quid des nations du camp soviétique dont c’est la dernière participation? L’URSS, qui implosera l’année suivante, sort dernière de son groupe, avec 2 points. La Yougoslavie, pas encore divisée par les terribles conflits ethniques, parvient à se hisser en quarts de finale, sortie par l’Argentine de Maradona aux tirs au but (0-0 a.p., 3-2 t.a.b.). De la dépouille mortelle de l’équipe yougoslave naîtront sept sélections : la Croatie, la Serbie, le Monténégro, le Kosovo, la Slovénie, la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine.

© AP / © EPA / © Imago / © FIFA / © L’Epique / © Imago

A propos de Benjamin Mondon 276 Articles
Des analyses parfois aussi improbables qu'un mélange entre Ronaldinho et Cheick Diabaté.

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