“On ne considère pas les supporters comme des acteurs à part entière”

Franck Berteau, journaliste indépendant, collaborateur à M, le magazine du Monde, mais surtout auteur de Le dictionnaire des supporters : côté tribunes, est revenu pour nous sur la question du mouvement ultra et du supporterisme et sur tous les problèmes qui entourent cette problématique. Très décriés, les ultras ont notamment fait l’objet d’un véritable battage médiatique et, à l’approche de l’Euro 2016, la sécurité dans les stades est devenue primordiale, au détriment d’un dialogue qui semble pourtant indispensable. Interview d’un passionné du foot, d’un expert des tribunes.

Franck, d’abord, comment vous est venue l’envie d’écrire un ouvrage sur le monde des supporters ?

J’ai été amené, plus jeune, à fréquenter les stades. C’est un environnement qui m’a toujours passionné : non seulement en tant qu’amateur de foot mais aussi en tant que journaliste, étant donné toutes les ramifications politiques, culturelles, sociétales que cet univers présente. À la différence de ce que montrent certains reportages parfois caricaturaux, il y a dans ces tribunes de vraies richesses.

J’ai aussi eu l’occasion de co-écrire un article sur le virage Auteuil dans un hors-série de So Foot qui remonte à l’hiver 2012. J’ai ensuite pensé qu’un dictionnaire permettrait d’expliquer de façon pédagogique aux amateurs de football que leur sport favori ne s’arrêtait pas au rectangle vert, et que les tribunes méritaient aussi d’être racontées.

Le dictionnaire des supporters, Franck Berteau

Cette diversité que l’on retrouve en tribune, elle n’est visible nulle part ailleurs, comment l’expliquez-vous ?

Il y a dans ces travées un dénominateur commun : la passion pour un club, voire pour une ville. Ce sont ces éléments qui permettent de réunir dans une même tribune des gens aux caractéristiques sociales complètement différentes.

Une autre question nous interpelle : on a cette impression que les présidents, les dirigeants de clubs ou même les entraîneurs et les joueurs mettent en avant leur public formidable, et pourtant, quand il s’agit de les défendre, il n’y a plus personne pour répondre présent.

Il y a presque une sorte d’hypocrisie, dans certains clubs où la ferveur fait partie de l’histoire locale, comme à Saint-Etienne. Quand l’ambiance met le club en valeur, les dirigeants n’hésite pas à l’utiliser, quasiment comme un argument marketing. À l’inverse, lors de dérapages, ces derniers s’empressent de pointer du doigt leurs supporters. Le problème, c’est que, à tous les niveaux, les autorités du football peinent à instaurer un dialogue. En France, un énorme fossé demeure entre ces dernières et les supporters. Il y a souvent de l’incompréhension, de la caricature voire même de la peur.

Elles ne comprennent que ces atmosphères souvent vantées dépendent de groupes de supporters qui les orchestrent et que, sans eux, ces ambiances perdent en intensité. Il s’agirait de les responsabiliser davantage en les prenant plus au sérieux.

C’est vrai qu’on a ce sentiment qu’aujourd’hui aucune différenciation n’est faite entre les supporters, que ce soit au niveau des pouvoirs publics, des dirigeants de club ou des hommes politiques qui parlent de sujets qu’ils ne connaissent vraiment pas !

C’est lié à la culture française du football. Ce sport ne se vit pas ici comme en Angleterre, en Italie ou même en Allemagne, sûrement parce que la Ligue 1 a longtemps été et est toujours considérée comme un championnat secondaire. Personne n’a par ailleurs jamais cherché à réfléchir en profondeur sur le rôle que pouvaient avoir les supporters dans un club. On se retrouve dans une situation où, à la différence de l’Allemagne, l’on ne considère pas que les supporters sont des acteurs à part entière du club et du match de football. À partir de là, forcément, les autorités ont du mal à construire un dialogue, et elles continuent à entretenir ces clichés, par méconnaissance.

M. Broussard a un point de vue, que vous partagez, selon lequel le mouvement ultra est voué à disparaître, donc quelle est la prochaine étape selon vous ?

En France, comme ailleurs, on assiste à une augmentation des tarifs des billets et des abonnements. Et si la Ligue 1 s’aligne progressivement sur le championnat anglais, une nouvelle population va forcément peupler les stades, avec des spectateurs davantage clients-consommateurs que supporters. D’un autre côté, la répression continue de s’accroître envers cette catégorie de supporters.

Ces deux éléments vont selon moi provoquer une disparition progressive de ces associations, comme c’est le cas au Parc des Princes qui sert un peu en France de laboratoire. Seulement ce qui se passe au PSG ne sera pas réalisable partout, car seuls des investissements du même type permettraient de remplacer ici ou là la ferveur par un enthousiasme sporadique lié à la présence de stars sur les terrains. On l’a bien vu à Paris, entre la mise en place du plan Leproux et l’arrivée des Qataris, l’absence des groupes de supporters au stade alliée au manque de résultats sportifs a engendré des influences très faibles avec des matchs où l’on se serait cru à huit-clos On se dirige soit vers des stades comme l’est devenu le Parc des Princes, à l’ambiance sporadique, soit à l’inverse des stades qui vont se dépeupler et devenir silencieux.

Après, il y a des contre-exemples, comme Lens par exemple, où il y a un nouvel investisseur mais où il y a aussi pas loin de 37 000 personnes un lundi soir en Ligue 2…

Il y a toujours des cas particuliers bien sûr ! Des groupes qui parviennent, en bonne intelligence, à résister à la répression et à dialoguer un minimum avec leur club. Cela est surtout valable dans les clubs où un groupe principal est identifié, comme à Lens, avec les Red Tiger, ou à Nantes, avec la Brigade Loire, qui fait, en terme de soutien à son équipe, un excellent retour en Ligue 1.

Mais l’Euro approche et, en termes de sécurité, un virage encore plus sécuritaire va sûrement être pris pour préparer les stades à accueillir un événement tel que celui-ci. La question se pose de savoir comment les ultras vont vivre, en France, cette nouvelle évolution.

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