Dans la peau d’un ultra

Supporter ultra ©Ultraspirit

En France, les ultras n’ont pas bonne réputation. Souvent pointés du doigt pour leur comportement excessif, parfois violent, ces groupes de supporters sont régulièrement victimes de sanctions et disparaissent progressivement de nos enceintes sportives. Mais l’image que l’on a des ultras ne reflète pas forcément la réalité. Papinade est parti à la rencontre de l’un d’eux.

Manifestation des ultras français à Lyon en Novembre 2014 ©IconSport
Manifestation de plusieurs groupes d’ultras français en Novembre 2014
©IconSport

 

Julien*, 23 ans et étudiant en Ecole de Commerce, fait partie d’un groupe de supporter ultra. Pour Papinade, le jeune homme vous fait découvrir la face cachée des ultras.

 

Papinade : « Bonjour Julien. Avant tout, quelle est votre définition du mot « ultra » ?

Être ultra c’est avoir une vision différente du « supportérisme » classique. Dans un stade, on trouve plusieurs types de personnes. Il y a le spectateur, qui vient occasionnellement voir un match en restant assis. Vient ensuite le supporter, qui suit son club et vient au stade avec écharpe et son maillot. Enfin il y a les ultras, ces personnes qui restent debout tout le match, qui viennent au stade pour chanter et encourager à fond leur équipe. Les ultras se trouvent généralement dans les virages et ils supportent leur équipe d’une manière différente. Au lieu d’acheter un maillot et financer le club, l’ultra va chanter, il va animer le stade avec des tifos, des banderoles, des drapeaux. Et il va se déplacer pour voir son club.

 

Le genre ultra provient-il de l’hooliganisme ?

Non. L’hooliganisme est un mouvement anglais des années 90 tandis que la culture ultra se revendique du côté des « tifosi » italiens. Et il y a une grande différence entre les deux. L’ultra, comme le « tifoso », transmet de la ferveur positive : on supporte l’équipe, on chante, on chambre l’adversaire aussi. Contrairement aux hooligans, qui sont plus dans l’extrême et recherchent seulement l’affrontement physique avec d’autres supporters.

 

Vous faites partie d’un groupe d’ultra depuis 5 ans. Qu’est-ce qui vous a poussé à intégrer ce groupe ?

Je vais au stade depuis que j’ai 7 ans. Mon père m’y amenait via des invitations reçues. On était souvent en tribune présidentielle, là où les gens s’assoient et regardent leur match. Peu à peu, mon regard s’est plus tourné vers les virages. J’adorais l’ambiance dans le stade, voir les gens debout en train de chanter. Vers 13-14 ans, j’ai commencé à suivre quelques matchs en virages. Au fur et à mesure des années j’enchainais les matchs, je rencontrais de plus en plus de monde et certains avaient le même état d’esprit que moi. Très vite, j’ai voulu m’investir dans le groupe, servir à quelque chose. Puis j’ai rencontré des gens durant les apéros d’avant-match autour du stade. Des jeunes de 15-25 ans, comme moi. Je me suis reconnu en eux, on partageait les mêmes idées bien qu’étant parfois de classe sociale différente.

 

Il y a une diversité sociale en tribune ?

Oui. Il y a une majorité de jeunes entre 15 et 25 ans mais on peut également trouver des personnes de plus d’une trentaine d’année. Il y a de tout : des étudiants, des jeunes travailleurs, des avocats, des commerciaux, des ouvriers. C’est très varié. Pour ma part je suis en Ecole de Commerce et j’envisage de décrocher un Bac+5. On est loin du stéréotype du film « Hooligan », où la plupart des supporters sont issus de la classe sociale pauvre et dont le seul défouloir est d’aller se battre aux abords du stade.

 

Quel est votre rôle ?

Je suis arrivé en tant qu’inconnu donc au début je n’avais aucun rôle dans le groupe. Mais à force d’investissement, j’ai eu de la reconnaissance. J’ai commencé par gérer le site Internet du groupe pendant quatre ans. Ensuite, au niveau du stade et de l’ambiance, j’aide pour les tifos et j’ai également eu la responsabilité tambour. Et depuis quelques mois je suis capo au virage. Je suis sur ce qu’on appelle le perroquet, en hauteur, et je lance les chants, j’harangue la foule. J’ai également intégré le bureau du groupe, qui regroupe une petite dizaine de décisionnaires.

 

Comment se passe l’intégration dans un groupe de supporters ?

L’intégration se fait assez simplement car personne n’est là pour nous mettre des bâtons dans les roues. Même les leaders, présents depuis plus longtemps que nous, cherchent à nous faire gravir les échelons. La motivation est un vecteur important, qui facilite l’intégration. Par exemple, venir installer le matériel dans les tribunes avant les matchs. Il faut montrer qu’on est là pour aider le groupe et qu’on veut en faire partie. Les déplacements sont également importants. Plus on en fait, plus on passe de temps avec les membres du groupe et donc plus on créer des liens. Puis on se retrouve régulièrement en soirées, tous ensemble. C’est en partageant toutes ces choses que l’on créer des affinités et qu’une bande de potes prend forme.

 

Est-ce un mode de vie qu’être ultra ? Y-a-t-il des codes à respecter ?  

Il y a effectivement des codes. L’appartenance, l’identité, et la façon de s’habiller sont les codes fondamentaux. De manière générale, tout ultra est très attaché à sa ville et à son club. On défend les principes de notre ville, on assiste à un maximum d’évènements qui lui rendent hommage. Il y a également un code vestimentaire respecté par tous les ultras en France et en Europe. Ça va de la veste aux chaussures. On privilégie tous la même marque et cela permet aux ultras de se reconnaitre.

 

Existe-t-il une rivalité entre supporters d’un même club ?

Pas du tout. On est tous là pour la même chose : soutenir notre club. En général, les supporters d’un même club s’entendent bien et s’entraident. De temps en temps on fait les déplacements ensemble, on fait des choses en commun autour du stade, sur les réseaux sociaux. On partage le même objectif : qu’il y ait deux grands virages et deux grands groupes dans le stade. Après, on est tellement nombreux qu’on ne peut pas s’entendre avec tout le monde. Mais la rivalité entre deux personnes ne primera jamais sur l’union collective.

 

Et comment se passent les relations avec les ultras d’autres clubs ?

Il existe une association qui regroupe tous les groupes de supporters. On retrouve la Brigade Loire de Nantes, les Yankees de Marseille, la Butte Paillade de Montpellier, la Génération Grenat de Metz et bien d’autres. On fait des choses communes. Par exemple, il y a deux ans on a organisé une manifestation contre l’utilisation du flashball suite à la blessure d’un de nos membres. La plupart des groupes ultras de France étaient présents. Il y avait même des supporters de clubs étrangers. Donc même si le jour du match on a nos rivalités, on sait les mettre de côté quand le besoin s’en fait ressentir. Il n’y a qu’à voir la banderole déployée par les ultras marseillais la semaine dernière, après les attentats de Paris (la banderole comportait le message « Nous sommes Paris » en soutien aux victimes des attentats du 13 novembre ndlr).

 

Le mouvement ultra est en voie de disparition en France. Quel est selon vous le principal problème des groupes de supporters ?

Sûrement l’image véhiculée par les médias. Le football est le sport le plus médiatisé au monde. Par conséquent, dès qu’il se passe quelque chose de mal dans un stade on stigmatise. Les médias ont tendance à rapporter uniquement les mauvais comportements et à cibler les groupes de supporters. Et quand il se passe quelque chose de bien on en parle presque pas. Par exemple, l’an dernier lors du match Lille-Nantes, les ultras Lillois ont accueilli les Nantais dans leur tribune alors que ces derniers étaient interdits de déplacement par un arrêté préfectoral. C’est un acte très fort qui n’a été que très peu relayé dans les journaux. On souffre aussi de l’inflation du prix des places. Avec la construction de nouveaux stades ou l’arrivée de nouveaux investisseurs dans le football, ça devient difficile de suivre notre équipe de partout. Les prix deviennent trop élevés.

 

Quel est le plus gros combat que mènent actuellement les ultras en France ?

Être reconnu de manière positive. Il se passe plus de bonnes choses en tribune que de mauvaises. Il faudrait une meilleure objectivité de la part des médias mais aussi du public français. Certains font vite le rapprochement entre ultras et hooligans, or le fossé entre les deux est énorme.

 

Les médias étrangers sont-ils aussi critiques envers les ultras de leur pays ?

Je vais prendre l’exemple de l’Angleterre où les tabloïds ont une place importante dans la vision qu’ont les citoyens sur le football. Les médias anglais ont tendance à très vite stigmatiser les supporters, notamment après le phénomène de l’hooliganisme. L’opinion publique est également contre les actes de violence dans les stades.

 

Quel type de conflit y-a-t-il entre vous et les forces de l’ordre ?

En règle générale il n’y en n’a pas. Mais quelques fois les forces de l’ordre mettent en place des restrictions abusives à notre égard. Et comme tout citoyen, quand on trouve qu’il y a de l’injustice, on se révolte. Par exemple, quand on est obligés de faire des déplacements dans des bus encadrés par les forces de l’ordre et qu’on se retrouve bloqués à l’intérieur pendant des heures sans pouvoir sortir. De même, on ne cautionne pas les interdictions de déplacements pour certains groupes de supporters. Une chose est incompréhensible : l’organisation de l’Euro 2016. Les autorités se disent capables d’encadrer des dizaines de milliers de supporters étrangers et d’éviter d’éventuels débordements. Si elles en sont capables, alors elles peuvent très bien assurer la sécurité d’une centaine de supporters marseillais en déplacement à Paris, l’arrivée d’ultras stéphanois lors d’un derby à Lyon ou d’assurer la sécurité de supporters ajacciens à Bastia.

 

Mais n’est-ce pas justement une façon de vous protéger ?

Le problème c’est qu’ils profitent de chaque faits divers négatif pour resserrer les boulons. On arrive à un point où aller supporter notre équipe n’est plus un plaisir. Aujourd’hui, on ne peut plus visiter les villes où l’on se déplace. Deux heures avant un match, on va se retrouver parqués en tribune comme des bêtes dans un entrepôt.

 

Après les attentats du 13 novembre, penses-tu que la sécurité dans les stades devrait être renforcée ?

Avec ce qu’il s’est passé, il faut évidemment faire plus attention aux abords des stades. Mais cela risque de nous causer encore des tords. Il faudra parvenir à un juste équilibre : renforcer la sécurité mais laisser aux supporters la possibilité de s’amuser en tribune.

 

En avez-vous parlé au sein de votre groupe ? Vous sentez-vous en danger ?

Oui on en a parlé immédiatement. Avec l’état d’urgence, les supporters n’ont plus le droit d’aller voir leur équipe à l’extérieur. Ça montre bien que le danger est réel. On fait attention, on respecte les consignes des autorités quant aux rassemblements autour des enceintes sportives. Ça nous impacts et on en parle entre nous.

 

On va passer à des questions plus personnelles. Quels efforts faites-vous pour suivre votre club ?

Le plus gros effort que je fais est d’ordre financier. Ça revient cher d’assister à tous les matchs de son équipe. Et avec le temps les prix ne vont cesser d’augmenter. Certains ultras posent des congés pour aller voir leur équipe plutôt que de rester en famille. C’est un effort important pour lequel on n’a pas toujours de retour de la part du club ou des joueurs.

 

Qu’est-ce qui vous plait le plus quand vous aller au stade ?

J’adore la journée type du supporter les jours de match. Aller au stade en avance pour préparer le matériel, refaire le monde avec ses copains autour d’une bière un peu plus tard. Puis rentrer dans le stade, animer la tribune et tenir son rôle de 12ème homme. On joue le match à notre manière, en chantant pour encourager l’équipe. Et on est fiers quand on chante plus fort que les supporters adverses.

 

*Le prénom a été modifié pour préserver l’anonymat de la personne interviewée

 

Yvon Marcellin – Follow @yvonmarcellin

A propos de Yvon Marcellin 8 Articles

Étudiant en LEA anglais-italien à l’Université Jean Moulin Lyon 3 et futur étudiant à l’ESJ Paris mastère Journalisme de Sport.
Supporter invétéré de l’Olympique Lyonnais et de la Juventus Turin.
La gestuelle de Zidane, la magie de R9, la classe de Pirlo, la fidélité de Gerrard, les coups-francs de Juninho, les parades de Buffon et bien d’autres… Le football procure tant d’émotions qu’il me faut vous les transmettre.

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