Antoine Le Bec

À l’heure où l’AS Monaco commence à bâtir un projet sportif similaire à celui du FC Porto, il est bienvenue de s’interroger sur les raisons du succès de ce modèle, et de sa possible application au reste du championnat de France. Décryptage.

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Les chiffres sont colossaux. En cinq ans, le FC Porto a dégagé une recette de 385 millions d’euros pour la vente de ses joueurs. James Rodriguez, Jackson Martinez, Falcao, Mangala…la liste des pépites dénichées par le club portugais et revendues à prix d’or est longue. Mais comment un club possédant un budget de 90 millions, inférieur à celui de Paris, Monaco, Lyon et Marseille, parvient-il à acquérir ces talents ? Car oui Porto ne dépense pas plus que l’OM sur les derniers mercatos, si ce n’est la petite folie Imbula chiffrée à 25 millions d’euros, et permise par la belle saison du club en Ligue des Champions. Il y a donc un truc que les clubs français n’ont pas.

Premièrement, il convient de constater une chose : neuf joueurs de l’effectif portuense sont des étrangers provenant d’Amérique du Sud et Centrale, dont sept extra-communautaires, c’est à dire ne possédant pas une nationalité européenne. Ils sont 29% dans le championnat portugais à provenir de cette région. Un phénomène impossible en France, où le nombre d’extra-communautaires est limité à quatre par club. Sont autorisés les joueurs provenant de pays ayant signés l’accord de Cotonou, qui regroupe majoritairement des pays africains. Vous l’aurez compris, c’est l’une des premières raisons de l’attrait de la Ligue 1 pour les joueurs africains. Au Portugal la législation est beaucoup plus laxiste, demandant seulement à ce que huit joueurs formés localement figurent dans l’effectif. Le principe est le même en Allemagne et Belgique.

porto recrues

Une joli brochette achetée 54 millions d’euros, et revendue pour 178 millions.

Au-delà de ces restrictions, peu de clubs français tentent de recruter en Amérique du Sud : on ne compte que 31 joueurs de cette région en Ligue 1, soit 6%. Un chiffre lié au manque de prise de risques des écuries françaises dans le recrutement, qui jouent la carte de la facilité avec un recrutement africain. Comme l’avait souligné de manière peut-être maladroite Willy Sagnol, le joueur africain est peu cher, et offre des garanties solides sur sa capacité à s’adapter physiquement au championnat français. A l’inverse, s’attacher les services d’un jeune brésilien coûte généralement au moins deux millions d’euros, et peut se transformer en fiasco tant la différence de culture entre les deux continents est grande. En plus du climat et de la barrière de la langue, les jeunes sud-américains quittent des championnats où le jeu offensif et la technique est plébiscitée, pour rejoindre une Ligue 1 physique, défensive, et avec peu d’espaces.

Seules les stars annoncées comme Neymar et Lucas offrent de réelles garanties sur la qualité du joueur. Encore faut-il y mettre le prix, le capitaine de la Seleção ayant couté 100 millions d’euros au Barça. Au-delà de ces extrêmes financiers, débourser une dizaine de millions d’euros peut fournir un minimum d’assurance sur la qualité du joueur, à l’image des 8 millions déboursés par Monaco pour s’octroyer les services de l’argentin Guido Carillo. Tout comme être significatif d’échec, les 11 millions déboursés pour recruter Lucas Ocampos n’ayant pas été rentabilisés. Ce recrutement exotique reste donc bel et bien un pari, quel qu’en soit le coup. On pourrait alors penser que la réussite du FC Porto, mais aussi du Sporting et du Benfica, tient au fait qu’ils recrutent davantage de joueurs sud-américains, et réalisent ainsi logiquement plus de paris gagnants. Si cela a sans doute une influence, la vrai réponse est à chercher du côté d’une méthode de recrutement appelée le scouting.

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La cellule de recrutement professionnelle de l’ASSE. Aucun recruteur, juste le coach et la direction. (2014)

Visant à envoyer des recruteurs dans des zones géographiques spécifiques afin de dénicher des jeunes talents, le scouting est une pratique encore marginale en France. Deux personnes en moyenne sont chargées du recrutement en France. Ils sont 200 à Porto. Les seuls ayant décidés d’investir dans les cellules de recrutement sont Rennes et Lille dans les années 2000, faisant passer les effectifs à une quinzaine de recruteurs. Mais ils étaient une dizaine de personnes chargées du recrutement pour le centre de formation, assurant certes de très bons résultats, mais délaissant le scouting. Ce n’est que récemment qu’une véritable cellule de scout sur zone s’est mise en place en Ligue 1, avec l’AS Monaco. C’est bien en étant présent sur le continent sud-américain et dans les compétitions de jeunes que le club de la principauté a pu aller dénicher des joueurs comme Wallace ou Carillo. Si mettre en place un tel réseau de recrutement a un coût, un club comme l’OM aurait parfaitement été capable de le supporter. Pourquoi n’a-t-il pas fait ce choix ?

Les plus grands clubs européens, portugais compris, comptent sur le professionnalisme de leurs scouts pour dénicher des pépites, en évitant l’influence d’agents dont les intérêts financiers priment sur l’aspect sportif. Reste qu’un réseau de relations est nécessaire pour réaliser des gros coups, et aux entraineurs et dirigeants se mêlent parfois les agents. Le plus bel exemple est celui de Jorge Mendes, dont l’influent réseau permet à des clubs comme le Benfica, Porto ou même Monaco d’attirer de jeunes espoirs. Reste que tous les agents n’ont pas le flair de Mendes, notamment en France. Ainsi, les rares recruteurs travaillant pour les clubs de Ligue 1 sont souvent d’anciens joueurs faisant marcher leur réseau de connaissances du monde du foot français, participant au repliement du championnat sur lui-même. Les recruteurs flairant les bon coups sont par ailleurs snobés par la direction et l’entraineur au moment de réaliser le mercato. Ceci alors que les grandes écuries européennes donnent un rôle majeur dans le recrutement à leur réseau de scouting. Monaco l’avait bien compris en engageant Luis Campos en tant que directeur sportif : Leonardo Jardim a beau avoir eu moins d’impact sur le recrutement qu’un Christophe Galtier, ça n’a pas empêché Monaco de dénicher de meilleurs jeunes.

Jorge Mendes

Évidemment c’est plus simple quand on bosse avec « l’homme le plus influent dans le football »

Au final, il apparait donc que le modèle de recrutement portugais est ignoré en France davantage par manque d’initiatives que par contrainte financière. Même si la législation n’est pas la même en France et au Portugal, installer une cellule de recrutement avec des effectifs crédibles, que ce soit dans leur nombre ou leur professionnalisme est à la portée de nombreux clubs de Ligue 1. Particulièrement de l’Olympique de Marseille, dont le recrutement made in Ligue 1 a montré ses limites par le passé. D’autant que si le prix d’achat moyen est plus élevé en Amérique du Sud qu’en Afrique, une étude de qualité du vivier de joueurs peut permettre de réaliser de très belles affaires. Les exemples sont nombreux : Anderson Talisca recruté 5 millions d’euros par le Benfica, Gaitan pour 8 millions, Jackson Martinez acquis pour 9 millions par Porto…

Mieux, on constate que de nombreux clubs portugais au budget inférieur à celui du dernier de Ligue 1 (Bastia-20M) arrivent à recruter sud-américain, en récupérant des joueurs en fin de contrat. Le club d’Estoril-Praia a ainsi récupéré libres Evandro, Lica et Carlos Eduardo. En déboursant moins de 2 millions d’euros il est même possible d’obtenir des joueurs tels que Maicon (FC Porto) et Jonas (Benfica). Autre alternative, que commence à développer des clubs français comme Nantes : le prêt. Nombreux sont les moyens pour tenter des paris, même lorsque l’on a peu d’argent. Pour quels résultats ? Estoril a fini troisième cette saison d’un groupe relevé en Europa Ligue, composé du Dynamo Moscou, du PSV Eindhoven et du Panathinaïkos. Le tout en proposant un football autrement plus offensif que celui de l’AS Saint-Etienne. On rappelle par ailleurs que la Liga Zon Sagres est toujours cinquième au classement UEFA devant la Ligue 1.

monaco recrues

Les premièrs recrues du Monaco version scouting

Monaco a compris l’utilité d’un système à la portugaise. Le Paris-Saint-Germain n’a lui pas besoin de prospecter aux quatre coins du monde pour trouver son bonheur. Un réseau de scouting de qualité est pourtant une nécessité pour devenir un club du standing du FC Barcelone ou du Bayern. La trouvaille Verratti, faite du temps de Leonardo, est probablement aujourd’hui le meilleur joueur de l’effectif parisien. L’Olympique Lyonnais a lui décidé de miser sur son centre de formation. Un choix judicieux, qui n’est pourtant pas incompatible avec une cellule de recrutement à l’international. Reste que le projet de Jean-Michel Aulas est pour le moment une réussite, qui résulte d’une prise de risque. Aux autres clubs français de faire preuve d’audace, et de sortir de l’excuse perpétuelle du manque de moyens.