Leeds, le club des mal-aimés en quête d’une gloire perdue

Elland Road.

Imaginez-vous, dans un univers monotone de maisons de briques à n’en plus finir, un stade plein comme un œuf, plus de 25 000 personnes venues de toute la région pour supporter leur équipe. Tout cela en deuxième division. En France, ce scénario paraît impossible. Outre Manche, il ne l’est pas.

Leeds et ses vieilles chaumières en briques.
Leeds et ses vieilles chaumières en briques.

Bienvenue à Leeds, troisième ville d’Angleterre avec ses 750 000 âmes, dans l’ancienne région minière du Yorkshire. Ici, pas de bling-bling, pas de voitures de luxe ou de chaînes en or. Leeds a bien souffert de la fermeture des mines, et des licenciements sous l’ère ultra-libérale de Margaret Thatcher, au début des années 1980. Seule reste la ferveur populaire, celle des habitants du Yorkshire, connus pour leur sens de l’humour si particulier mais, comme l’affirme un fan de Leeds, “ce sont des gens loyaux et honnêtes”. Loyaux, puisqu’ils continuent à soutenir leur équipe, qui a connu une rapide mais inarrêtable descente aux enfers.

A une époque qui semble désormais lointaine et révolue, le Leeds United FC remportait deux Coupes de l’UEFA (1968, 1971), trois championnats d’Angleterre (1969, 1974, et le dernier en 1992 avec Eric Cantona). Le club réalisait également plusieurs parcours de qualité en Ligue des Champions : en 1975, il se fit voler le titre suprême par l’arbitrage et le Bayern, à l’époque où la compétition s’appelait encore “Coupe des clubs champions” ; en 2001, Leeds échouait en demi-finales face au Valence CF d’Hector Cuper. Le LUFC a vu une pléaide de talents évoluer dans ses rangs : Cantona mais aussi Rio Ferdinand, John Charles, Peter Lorimer, meilleur buteur de l’histoire de Leeds, Jack Charlton, joueur le plus capé de l’équipe, ou encore Billy Bremmer, élu meilleur joueur de l’histoire du club.

Gravure de John Charles sous le maillot de Leeds, réalisée en 1955.
Gravure de John Charles sous le maillot de Leeds, réalisée en 1955.

Mais les dettes accumulées par des années de mauvaise gestion ont eu la peau de Leeds, qui est relégué en Championship (2°division anglaise) en 2004, puis en League One (3°division) en 2007. Bien que remonté en Championship en 2010, le LUFC végète actuellement dans les tréfonds du bas de tableau, luttant pour sauver sa peau. Mission rendue difficile par les départs des meilleurs joueurs de l’équipe, comme ceux de Jermaine Beckford en 2010, Max-Alain Gradel en 2011 ou très récemment celui du capitaine Ross McCormack.

Sans ce dernier élément, la saison s’annonce monotone, voire difficile, et les fans des Peacocks (les paons, surnom du club) ne décolèrent pas. “On peut éviter la relégation mais on ne peut pas espérer, à moins d’un miracle, atteindre les play-offs d’accession. Je parie que les buts de McCormack seront remplacés par ceux de tout le reste de l’équipe et ceux des nouvelles recrues”, se rassure un supporter. Un autre fan prévoit “une place en milieu de tableau” à l’issue de la saison qui vient de débuter, tandis qu’un troisième se montre plus pessimiste : “L’effectif manque de qualité, surtout au milieu de terrain où on pourrait replacer en renfort un de nos nombreux attaquants. La plus grosse faiblesse de l’équipe, c’est notre coach [David Hockaday, NDLR] qui n’a pas fait ses preuves dans le monde professionnel. Avec lui sur le banc, la menace d’une relégation est réelle”.

Ross McCormack à la baguette pour un coup-franc, à Cardiff, en 2011.
Ross McCormack à la baguette pour un coup-franc, à Cardiff, en 2011.

Mais la situation est encore pire en coulisses que sur le terrain. Le club a échoué, en 2005, dans le mains de Ken Bates, ancien président de Chelsea viré avec l’arrivée de Roman Abramovitch comme actionnaire principal des Blues. Bates s’est distingué, aux manettes de Leeds, par des transferts d’argent douteux via des sociétés-écrans… Fin 2012, GFH Capital, une banque, acquiert entièrement le club, pousse Bates vers la sortie, mais accepte une offre de rachat venue d’un homme d’affaires italien, Massimo Cellino.

Le fantasque bonhomme, devenu président du club, ne semble pas offrir davantage de gages de stabilité que ses prédécesseurs, puisqu’en 20 ans de présidence à Cagliari, il a vu défiler 34 entraîneurs! Phobique du violet et du numéro 17, il a banni le goal de l’équipe, l’Irlandais Paddy Kenny, qui a eu le tort de naître un 17 mai… Son mot d’ordre est pourtant de réduire la masse financière du club et il a, dans cette optique, licencié une soixantaine d’employés, dont des ambassadeurs de luxe comme la légende Lorimer. Interrogé sur l’actuel propriétaire, un fan donne une réponse plutôt nuancée : “Imprévisible comme il est, je ne sais pas s’il peut nous apporter la stabilité, mais je pense qu’il peut nous faire revenir à l’équilibre budgétaire”. Un autre supporter est plus catégorique : “J’aime ce qu’a fait Cellino pour le moment, la réduction de la dette qui permet de signer de nouveaux joueurs, mais il veut contrôler lui-même l’équipe et a mis sur le banc un coach incompétent qui fera tout ce qu’il dit”.

Elland Road.
Elland Road.

Retour au plus près du terrain. Elland Road est un stade de 40 000 places qui ferait baver bon nombre d’équipes de Ligue 1. C’est là où le public de Leeds se retrouve pour assister aux matchs de son équipe lorsqu’elle joue à domicile. Même si “la fierté du Yorkshire”, slogan du club, est désormais à dix mille lieues du prestige connu dans les années 60 et 70, le stade accueille souvent plus de 25 000 spectateurs pour des rencontres de D2. Un public hors normes, donc, mais pourtant, comme le montre L’Equipe Magazine dans son édition du 20 février 2010, il s’agit du club le plus détesté d’Angleterre. Parmi les raisons qui poussent le reste de l’Angleterre à vomir Leeds, il y a le fait que les hooligans des Peacocks comptent parmi les plus violents et les moins respectueux du pays (ils ont notamment sifflé la minute de silence en mémoire de sir Matt Busby, ex-manager de Manchester United, en 1994), et que le jeu vicieux de l’équipe pendant sa période de gloire, sous les ordres de l’historique manager Don Revie, ait été aux antipodes d’un football plus agréable à la mode de l’époque : un jour, les joueurs de Leeds, qui menaient Southampton 7 à 0, ont même humilié leurs adversaires en faisant une passe à dix.

Les fans de Leeds ne s’émeuvent pourtant pas de ce statut de mal-aimés, s’en moquent éperdument et même, pour certains, ne le troqueraient pour rien au monde. “Pour des raisons inconnues, nous sommes haïs par tout le monde”, affirme un supporter, très ironique. Un autre est fier “d’avoir les meilleurs fans de football du monde”. Ian, la quarantaine, nous donne un précieux conseil. “Lisez “The Unforgiven” de Rob Bagchi et Paul Rogerson, cela explique beaucoup de choses”. “The Unforgiven”, traduisez “les impardonnables”, un livre sur l’époque Don Revie devenu référence, mais surtout un titre très évocateur qui montre bien que personne ne pardonnera jamais à Leeds. Mais cela ne décourage pas le public présent derrière les Peacocks, bien au contraire. “Notre ville n’a qu’un seul club, alors c’est le meilleur choix pour plein de gens de soutenir Leeds. En plus, on a eu du succès, alors que des villes pas loin comme Wakefield, Bradford, Huddersfield, York, Hull ou Doncaster n’ont jamais eu d’équipe décente”, déclare un autre supporter, chambreur.

Un pub près d'Elland Road où se retrouvent les fans de Leeds.
Un pub près d’Elland Road où se retrouvent les fans de Leeds.

Le début de saison de Leeds s’annonce mal. Défait à Millwall (2-0), le LUFC s’est ressaisi face à Middlesbrough (1-0) avant de sombrer à nouveau, à domicile contre Brighton (0-2). Les Peacocks, 19èmes sur 24 au bout de 3 journées de Championship, ne sont pas loin de Bolton, premier relégable avec le même nombre de points (3). Pas de quoi saper le moral des fans, plus chambreurs que jamais. L’un d’entre eux se permet même une comparaison pour le moins osée. “Leeds, c’est comme Jennifer Lawrence sans vagin, cul ou bouche. Vraiment incroyable mais très, très frustrant”. La frustration, une caractéristique de tout fan de Leeds. Et c’est ce qui fait la particularité de supporters qui ne sont vraiment pas comme les autres. Que Leeds remonte un jour en Premier League ou descende dans les tréfonds des divisions inférieures, ils seront toujours là. Même si triompher, c’est tellement mieux que pleurer.

© Flickr – Tim Green / Flickr – footysphere / Flickr – Jon Candy / Lufc83 / Betty Longbottom

A propos de Benjamin Mondon 181 Articles
Des analyses parfois aussi improbables qu'un mélange entre Ronaldinho et Cheick Diabaté.

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