L’effet Bielsa

Cinq matchs, quatre victoires. Tel est le bilan de l’Olympique de Marseille en ce début de saison. Pour sa période de préparation, le club provençal avait rendez-vous avec le Bayer Leverkusen, Benfica, l’équipe néerlandaise de Willem II, et les clubs italiens de Bari et du Chievo Verone. Un programme copieux, qui n’aura au final pas poser de problèmes aux joueurs olympiens. Après une victoire 4-1 face aux allemands, Marseille a en effet battu les benfiquistes 2-1, avant de s’imposer largement 5-0 contre Willem II et de battre les italiens du Chievo Verone 3-1. Soit quinze buts en cinq matchs. Seul accroc, le nul 1-1 concédé face à la combative équipe de Bari.
Pour quiconque ayant suivi les performances des marseillais la saison passée, le changement est flagrant. En effet, l’OM avait fini à une décevante 6ème place du championnat, la faute à un fond de jeu inexistant, des joueurs à l’attitude nonchalante prononcée et de nombreux problèmes en interne. Principale cible des critiques, l’ex directeur sportif et entraineur par intérim José Anigo. Il avait remplacé l’entraîneur de la saison 2012-2013 Elie Baup, à la mi-saison, suite au limogeage de ce dernier. Choix tactiques étonnants, impuissance face aux comportements problématiques de certains joueurs, Anigo fut désigné comme le responsable des décevants résultats sportifs. C’est suite à cette saison à oublier et au départ de José Anigo que Vincent Labrune, président du club, a pris une forte décision : la modification de l’organigramme de l’OM. Fini le poste de directeur sportif, l’entraîneur aura désormais plus de pouvoir. Un entraineur qualifié s’imposait alors, et ce fut Marcelo Bielsa qui fut nommé !

L’ex sélectionneur de l’Argentine et du Chili, également finaliste de l’Europa League avec l’Athletic Bilbao, a acquis une renommée mondiale de par son extrême discipline. Que ce soit sur ou en dehors du terrain, tout est réglé au millimètre chez l’entraîneur argentin. L’Olympique de Marseille l’a vite compris, suite à ses exigences en matière d’infrastructures du centre d’entraînement et de formation, et à l’absence quasi totale de communication médiatique imposé à l’ensemble du club, Margarita Louis Dreyfus compris ! Signe du pouvoir et de la confiance accordé par le club au nouvel entraineur, la mise à l’écart du groupe professionnel de Rod Fanni, Saber Khalifa, Foued Kadir, Modou Sougou et Florian Raspentino par Marcelo Bielsa, après étude vidéo de nombreux matchs de l’OM. Ces “lofteurs” ont ainsi été contraints à s’entraîner avec l’équipe jeune de CFA, en attendant des offres de transferts. Seuls Khalifa, parti au Club Africain et Raspentino, transféré à Caen, ont pour le moment réussi à échapper à une saison de mauvaise augure.
Au delà de la prise en main de l’organisation du club, Bielsa a surtout transformé sportivement l’OM en seulement quelques semaines. Finies les parties de tennis ballon à l’entrainement, place à une préparation à haute intensité physique. Les images diffusées par le site web d’OM TV sont significatives, voir Mario Lemina terminer l’entrainement totalement vidé est une chose que l’on avait pas vu sur la Canebière depuis de nombreuses années. Malgré cette véritable révolution dans le quotidien des joueurs marseillais, ces derniers réagissent plutôt positivement, comme Lemina, qui souligne la volonté de se dépasser demandée par Bielsa : “Quand tu connais le personnage et ses objectifs, ça donne vraiment envie de se défoncer pour lui”. Suite au flou médiatique laissé par Bielsa, ces matchs de préparation étaient fortement attendus par les supporters marseillais, mais aussi par les amateurs de football désireux de voir les effets de la “patte” Bielsa sur l’Olympique de Marseille.

Suite à ces cinq matchs de pré-saison, force est de constater qu’au delà des résultats positives, la manière est également au rendez-vous. La philosophie de jeu de Bielsa, basée sur une rigueur tactique importante et un fort pressing, se ressent immédiatement au coup d’envoi du premier match. Ne serait-ce qu’à travers une composition inédite en 5-1-3-1. Au cours du match, la formation phocéenne pratique un football de projection rapide vers l’avant, très efficace de par une rigueur tactique dans le positionnement impressionnante. Le résultat est sans appel : victoire 4-1 de l’OM pour son premier match, face au Bayer Leverkusen. Trois jours plus tard, face à Benfica, Marcelo Bielsa choisira la stabilité avec la remise en place de ce 5-1-3-1. Même constat. L’équipe est surmotivée, le pressing est important et le jeu offensif de qualité. Toutefois, comme face aux Allemands, la défense inédite à trois défenseurs centraux mise en place apparaitra febrile. Pour cause, le replacement d’Alaixys Romao et Mario Lemina en tant que défenseurs centraux, eux évoluant d’habitude au poste de milieu de terrain défensif. Un nouveau rôle pour ces joueurs, et une défense en manque d’automatismes qui explique ces errements défensifs, illustrés par le but benfiquiste faisant suite à une mésentente entre Romao et Lucas Mendes, le seul vrai défenseur central de cette défense. Au final, cette erreur n’empêchera pas l’OM de s’imposer 2-1, toujours grâce à ce jeu offensif alléchant. Les matchs se suivent et se ressemblent alors pour l’OM. Reconduit contre Bari et Verone, le 5-1-3-1 semble être privilégié par Marcelo Bielsa, avec à chaque fois un pressing important et un jeu offensif spontané. Mais quel est le secret de ce système inédit, rarement observé en Europe ? Décryptage.

Le 5-1-3-1 selon Bielsa.

Une défense centrale inédite

Comme l’illustre l’image ci-dessus, le tacticien argentin a mis en place une défense à trois défenseurs centraux, épaulée par deux défenseurs latéraux. Parmi ces trois défenseurs centraux, les deux excentrés ont un rôle tout à fait classique, tandis que le plus central effectue un véritable rôle de piston. Il doit en effet rejoindre son partenaire du milieu Gianneli Imbula lors des phases offensives, effectuant un rôle de soutien et de couverture en cas de contres attaques. C’était le rôle notamment de Gary Medel avec l’équipe nationale du Chili. Bielsa semble vouloir faire de Mario Lemina ce piston, mais ses deux premières sorties à ce poste n’ont pas étés convaincantes. Il semble plus à l’aise dans son rôle originel de numéro 6 au sein d’un milieu à trois, expérimenté contre Willem II. Contrairement à Romao, qui a réussi à s’adapter à ce nouveau positionnement demandé par Bielsa, bien qu’un replacement en tant que défenseur excentré lui semblerait plus adapté : son volume de jeu et ses capacités technique n’étant sans doute pas suffisantes pour effectuer ce rôle à long terme. Un recrutement semble alors la solution optimale dans l’optique du système prôné par l’argentin.

Des côtés équilibrés

Sur les côtés, Bielsa cherche à maintenir un équilibre, apportant un soutien offensif important, tout en prenant garde à ne jamais se découvrir défensivement. Pour cela, il utilise un défenseur latéral plutôt offensif à gauche (Benjamin Mendy) avec un partenaire de couloir (Romain Alessandrini) participant aux taches défensives davantage qu’un ailier pur. A l’opposé, c’est un défenseur latéral plus défensif que Benjamin Mendy, Brice Dja Dje Dje, qui est associé à Florian Thauvin, ailier et dont l’apport défensif est moins important que Romain Alessandrini. Ainsi, des deux côtés du terrain, les phases offensives de percussion et de combinaisons peuvent se faire tout en conservant une certaine solidité défensive.

Le milieu de terrain : le coeur du jeu

Dans l’entrejeu se trouvent deux joueurs au rôle fondamental. Gianneli Imbula, seul milieu de terrain défensif du système Bielsa et Dimitri Payet, le métronome de l’équipe. Le premier occupe un rôle très particulier, il doit assurer l’aspect défensif du milieu de terrain, principalement par un pressing important. De plus, à la récupération du ballon, il doit être la première rampe de lancement de son équipe, rôle qu’il assure à merveille de par son profil de box-to-box. C’est donc un rôle primordial et nécessitant une belle polyvalence que doit effectuer Imbula. Toutefois, il semble nécessaire qu’un soutien plus permanent que la montée du défenseur central piston au milieu de terrain se mette en place, tant Imbula donne l’impression d’être trop seul parfois. Bielsa a d’ailleurs rectifié le tir lors du troisième match de préparation, densifiant le milieu en repositionnant Lemina à son poste de prédilection.
Dimitri Payet est le deuxième homme fort de ce milieu de terrain. Meneur de jeu sur le papier, il est en réalité davantage un électron libre sur le front de l’attaque. Son rôle est simple : projeter le bloc marseillais vers l’avant suite au travail d’Imbula, et ce par une conduite de balle et des dribbles alléchants. Il doit également orienter le jeu, que ce soit dans la profondeur pour Gignac dans l’axe, ou en créant des décalages sur les côtés pour Alessandrini et Thauvin. Défensivement, il participe au pressing, notamment avec Imbula, où certaines prises à deux ont permis des récupérations hautes très intéressantes. Payet est ainsi la clé du secteur offensif de Bielsa.

Récapitulatif de l’ensemble des mouvements du sytème Bielsa.

En rouge, l’apport offensif important. En bleu, celui plus modéré.

Un système polyvalent

Au delà des aspects purement tactiques, ce système offre une polyvalence rare. Ainsi, il n’est pas rare de voir le 5-1-3-1 se transformer en 4-2-3-1 en cours de match, comme expliqué plus haut, par la montée d’un défenseur. Il peut également devenir plus défensif, par la descente d’un cran de Dimitri Payet, se transformant ainsi en 5-2-3. Le système peut même se transformer en formation à trois défenseurs, si Benjamin Mendy se transforme en ailier, chose dont il est capable, en même temps que la montée d’un défenseur au milieu. C’est donc un système très modulable, permettant de s’adapter aux différentes situations de matchs. Mais hormis cette polyvalence du système, c’est également les joueurs qui sont amenés à devenir plus complets. L’exemple flagrant étant Mario Lemina, tour à tour positionné en tant que défenseur central, milieu défensif, et latéral droit. Force est de constater que le travail sera nécessaire pour que Lemina devienne un grand défenseur central, mais la volonté de Bielsa d’en faire un homme clé est flagrante. Même constat pour Romao et Morel, repositionnés en défense centrale. La ligne d’attaque apparait elle aussi très modulable, Ayew, Thauvin, Payet ou Alessandrini ayant chacun évolués à différents postes offensifs durant cette préparation. Bielsa compte bien mettre ses joueurs au service du système, et tant que le système reste au service des joueurs, ceux-ci ne devraient pas s’en plaindre. La direction non plus, puisque cette capacité de Bielsa à tirer le meilleur de son effectif pourrait permettre à Margarita Louis Dreyfus de préserver au mieux le chéquier durant ce mercato.

Limites du système

Le 5-1-3-1 est un système exigeant physiquement et mentalement. La rigueur tactique y est primordiale, et s’effectue souvent au prix d’un effort physique intense, notamment pour les défenseurs latéraux. Ainsi, l’OM aura semblé fatigué face à l’équipe de Serie B de Bari, contrecoût du système Bielsa, mais aussi de cette préparation intense, à moyenne d’un match tous les trois jours. Même si cette fatigue explique beaucoup de choses, elle n’aura pas été la seule responsable du match nul obtenu ce jour-là. Bien qu’intéressant dans les phases de transition, le système à cinq défenseurs de Marcelo Bielsa semble fébrile dans l’entrejeu, du fait de l’unique présence de Gianelli Imbula en tant que milieu défensif. La densification de ce milieu lors du match face à Willem II, qui aura vu Bielsa mettre en place un 4-3-3 où Mario Lemina évoluait en sentinelle, avec Payet et Imbula devant lui, aura permit à l’équipe phocéenne d’être davantage équilibrée. Toutefois, ce renforcement de l’entrejeu se fait au détriment des latéraux, contraints à un apport offensif plus modéré, et à celui de Imbula, quelque peu bridé par ces deux partenaires du milieu. Reste alors à Bielsa de trouver l’équilibre entre système à 5 défenseurs et densité du milieu de terrain. Pour cela, une solution simple pourrait exister. Le recrutement d’un piston défense/milieu, du profil de Gary Medel. Une chose est sûre, Bielsa a toutes les cartes en main pour régler ce problème.

Le nouveau système de jeu imposé par Bielsa est en grande partie responsable des résultats actuels, et conditionne des performances individuelles qui auront été très convaincantes durant cette préparation, et ce pour une grande partie de l’effectif. Petit tour d’horizon des plus grandes satisfactions de la préparation.

Brice Samba : Amené à obtenir un temps de jeu de plus en plus conséquent au fil des saisons, le jeune gardien formé au Havre a pu bénéficier de temps de jeu durant cette préparation. Force est de constater qu’il possède déjà les qualités pour tenir les cages en cas de soucis cette saison. Bon sur sa ligne, il s’est également illustré dans le jeu aérien, grâce à son excellente détente. N’ayant pas la relance de Mandanda, il n’en restera pas moins une bonne doublure pour cette saison.
Jeremy Morel : Joueur le plus décrié de l’effectif marseillais ces dernières saisons, l’ancien Lorientais a été replacé en défense centrale durant la préparation, et il a semblé beaucoup plus solide à ce poste. N’ayant plus besoin d’apporter offensivement, il peut se consacrer pleinement à son rôle de défenseur, se faisant beaucoup moins prendre dans le dos. Un beau placement et une belle qualité de tacle de sa part ont dû satisfaire Bielsa durant cette préparation. Il sera sans doute un titulaire dans la défense à trois cette saison. Une belle revanche.
Gianelli Imbula : On a retrouvé le Imbula de Guimgamp ! Auteur d’un gros début de saison l’année dernière, il avait fini la saison sur le banc, la faute à quelques incidents en équipe de France Espoirs. Excellent dans son rôle de box-to-box, il a impressionné par sa qualité d’élimination et de projection au milieu de terrain. A tel point qu’il a assumé à lui seul le milieu de terrain, lui qui était entouré de défenseurs latéraux de formation. Pas mal pour un joueur de 21 ans.
Dimitri Payet : On a coutume de dire que Dimitri Payet réalise une mauvaise première saison lorsqu’il change de club, puis une très bonne ensuite. Si le meneur de jeu marseillais continue sur sa lancée, la règle sera respectée. Après une saison dernière décevante, Payet a affiché un niveau de jeu impressionnant durant cette préparation. Excellent dans ses dribbles et passes, il a dirigé l’attaque marseillaise de manière remarquable. En atteste son but et ses trois passes décisives ! Reste à voir s’il saura faire fit cette saison de son irrégularité souvent pointée du doigt.
Michy Batshuayi : Arrivé du Standard de Liège pour 7M d’euros cette saison, le jeune buteur belge était attendu durant cette préparation, lui qui est censé devenir le véritable buteur de cette équipe à moyen terme. Une chose est claire : il n’a pas déçu ! Remplaçant lors des quatre premiers matchs, ses entrées ont à chaque fois été décisives, puisqu’il a inscrit 5 buts au total. Techniquement au dessus de la moyenne, et doté d’une finition assassine, Batshuayi a clairement les qualités pour devenir l’avenir de la sélection belge au poste de buteur. Toutefois, il devra travailler son apport défensif, parfois nonchalant, et chercher à être plus disponible sur certaines phases offensives. Aligné d’entrée lors du dernier match, il aura réalisé un match décevant. Preuve qu’il faut laisser le temps à Batshuayi de s’imposer sur la Canebière, avant de le propulser au rang de titulaire indiscutable. Bielsa l’a sans doute bien compris.

L’arrivée de Marcelo Bielsa a donc métamorphosé l’Olympique de Marseille. Que ce soit dans l’organisation du club, ou dans l’aspect sportif, l’entraineur argentin a clairement imposé sa patte. Même si ces performances sont à relativiser du fait du caractère amical des matchs disputés, il n’en reste pas moins que les résultats sont là, et la manière également. Si les Dimitri Payet, Giannelli Imbula, ou autres Michy Batshuayi continuent sur ce rythme, l’OM peut légitimement nourrir de belles ambitions cette saison. Avec un calendrier allégé dû à la non participation aux coupes d’Europe, les olympiens pourront se consacrer pleinement à l’objectif principal, le podium, ainsi qu’aux coupes nationales. Et pourquoi pas viser plus haut, si le cœur leur en dit…

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