Markus Kaufmann: “Diego Simeone est une réussite unique” (2/2)

Rédacteur sur le site Fautetactique.com, mais également pour So Foot, Markus Kaufmann a accepté de parler tactique sans langue de bois. Au programme, Bielsa, Sven Goran Eriksson, l’Euro et un petit tour du monde.

Pour voir la première partie de l’interview, c’est ici.

Tu as parlé de l’influence espagnole sur le jeu italien, mais l’Italie a énormément influencé le football mondial, que ce soit par le catenaccio, Arrigo Sacchi et la vague d’entraîneur de très haut niveau qui ont succédé. Est ce que ce ne sont pas eux les pionniers du domaine ? 

Quand je dis que le football italien s’est le plus nourri de l’influence espagnole, c’est relatif, je veux dire que l’Italie a su recevoir certains enseignements des succès espagnols depuis 2008, alors que la France a admiré le Barça sans vraiment essayer de s’en inspirer. Et c’est dingue de parler de cette influence en Italie, parce que l’Italie aurait justement dû devenir le bastion du football direct et de la contre-attaque ! Une sorte de dernier rempart face à tous ces « Croisés » de la possession de balle, à l’image de l’Inter de 2010. D’autant plus qu’en 2008, la sélection de Donadoni n’avait perdu qu’aux tirs aux buts contre l’Espagne d’Aragones, alors qu’Ambrosini était titulaire dans cette équipe… Mais finalement, comme tout le monde, les Italiens aussi se sont mis à regarder de manière inquiète leur possession de balle comme un type qui se croit malade parce qu’il ne mange pas assez de légumes.

Dans leur analyse et leur discours footballistique, les Italiens sont des pionniers parce qu’ils ont intégré depuis des décennies deux piliers essentiels de ce jeu magnifique : d’une, ce n’est pas toujours la meilleure équipe qui gagne à la fin, et de deux, l’équipe la plus organisée s’incline très rarement. Du coup, dans les médias italiens on parle de schémas, systèmes et positionnements tactiques, alors qu’en France le discours se situe plutôt au niveau de “l’analyse” de l’envie et de la motivation des joueurs, ce qui est forcément un point de départ limité pour construire une analyse intéressante. 

Quel est ton ressenti sur l’abondance de tacticien qu’il y aura l’année prochaine en Premier League. Les arrivées de Conte, Mourinho, Guardiola avec la présence de Wenger, Klopp, Ranieri, Pochettino et Benitez vont-elles donner une dimension tactique nouvelle pour un championnat qui en manque souvent ?

La Premier League aura certainement plus d’intérêt parce qu’elle sera portée par le style de ces personnages, mais je ne suis pas sûr que ça donne une nouvelle dimension tactique. Evidemment, on va tous scruter le mouvement du nouveau Chelsea de Conte, la sophistication du jeu de City et les transitions de Liverpool, mais la nature de ce championnat est faite de telle manière que c’est compliqué de changer. D’une part, ce style de football très rythmé, trop rythmé même, un peu foufou, est largement implanté et représente d’ailleurs une source du « succès télévisuel » de la ligue. Pour faire une comparaison casse-gueule, c’est un peu comme sur FIFA, si t’essayes de mettre en place un jeu de possession très élaboré, même avec toute la volonté du monde, t’as l’impression de jouer contre-nature. D’autre part, tous les entraîneurs qui viennent en Angleterre se mettent à vivre le football différemment. Ils le disent tous, de Mourinho à Mancini en passant par Pellegrini : la pression du résultat n’est pas la même qu’en Espagne ou en Italie parce que les clubs sont financièrement bien plus confortables qu’en Liga ou en Serie A. Arsenal peut se permettre de ne jamais gagner de titre, Liverpool peut se permettre de finir septième et de ne pas jouer la Ligue des Champions, et ce n’est pas un drame. En Italie, l’Inter et le Milan dépendent des sous de la Ligue des Champions, en Espagne le Real et le Barça sont en crise s’ils finissent deuxièmes, en Allemagne le Bayern est interdit de ne pas remporter la Bundesliga. En Angleterre ils ne travaillent pas avec la même pression, et cela semble donc d’autant plus difficile de mener son groupe vers des succès exceptionnels, on l’a bien vu avec Mourinho à Chelsea cette année. D’ailleurs on le voit sur les résultats européens des clubs Anglais, on croirait qu’ils n’ont plus les mêmes standards que leurs voisins. Cela dit, avec des spécimens aussi ambitieux que Pep, Mou et Conte, c’est le meilleur moment pour changer.

Quels sont pour toi aujourd’hui les tacticiens hors pair dans le monde du foot ?

Sur les cinq dernières années, je dis Diego Simeone parce que c’est une réussite unique. Quand il arrive à Madrid en décembre 2011, à la veille de Noël, l’Atlético entraîné par Manzano est aussi loin de devenir un champion d’Europe que l’OM de Míchel en décembre dernier, pour situer… Aguero, De Gea et Forlán avaient été vendus, Miranda avait failli sauter de l’effectif par manque de place pour les extracommunautaires, Koke n’existait pas, sauf pour ceux qui regardaient les U20 Espagnols. Et Falcao se faisait siffler par le Calderón. Juanfran avait arraché un nul à la dernière minute au stade de la Route de Lorient en Ligue Europa, pour te dire. Tous ces joueurs, et il doit y en avoir des dizaines, le Cholo les a tous fabriqués avec ses mains. Il a tous les mérites : un formateur qui fait progresser ses joueurs, un motivateur que les joueurs adorent, un recruteur qui fait peu d’erreurs, un tacticien qui remporte toutes ses confrontations directes, et enfin un visionnaire parce qu’il a une réelle vision cohérente du jeu. Mais il n’y a pas que lui, il faut aussi reconnaître qu’il a su bien s’entourer, avec le Mono Burgos, le Profe Ortega, et les autres. Et puis le jeu qu’ils produisent est extraordinaire. Ça respire le cerveau autant que les couilles, à la fois la boxe et les échecs.

Mais c’est loin d’être le seul. Pour tout ce qu’il inspire, je dois aussi citer Bielsa. Ca dépasse même le football. Une telle noblesse, une telle culture du travail, cette obsession de la justice, une telle constance dans la réflexion, et puis une telle élégance dans son expression. Bielsa, il est unique dans ce football de 2016. Il nous rend tous meilleurs. Et je dois aussi mentionner l’immense José Mourinho, même si c’est très différent. J’ai énormément de mal à mettre des mots sur ce qu’il est, ce qu’il représente, ce qu’il a accompli. Je ne pense pas avoir les informations et la capacité d’analyse pour analyser avec certitude sa carrière jusque-là. Je n’arrive pas encore à cerner, j’ai trop peur de me tromper, il peut encore nous surprendre. Il est presque trop grand. Ce Porto sur le toit du monde, l’épopée de l’Inter, ses années de combat face au Barça de Pep… Je trouve qu’on est injustes avec son bilan au Real Madrid. Je parlais tout à l’heure de l’importance de la reconnaissance du travail et ce peu importe le résultat final. Si tu regardes le dénouement de ses deux demi-finales de C1 en 2011 et 2012, entre l’expulsion de Pepe contre le Barça et les tirs aux buts manqués par Cristiano, Kaka et Ramos contre le Bayern, ça te fait réfléchir. Il n’est pas passé loin de remporter deux C1 de plus. Et le sens du travail d’Ancelotti nous l’a confirmé par la suite.

Zidane ressemble au Leonardo 2011 avec l’Inter”

Dans tous les entraîneurs que tu me cites, il n’y a pas un seul coach français. Est ce que la formation des entraîneurs n’est pas bonne en France ? 

La France peut être fière des Wenger, Deschamps, Garcia, Puel, Denoueix, non ? Ce que fait Galtier à Saint-Etienne, c’est stable, cohérent et construit sur la durée, aussi. Je ne peux pas me prononcer sur la qualité des formations des entraîneurs en France, je ne les ai pas suivies. Et puis surtout, je ne pense pas que ce soit vraiment les structures qui fassent la différence à ce niveau-là, il me paraît clair que ce sont plutôt les individus. Là on parle de Simeone, Mourinho, Guardiola, ce sont des phénomènes uniques dont les succès dépassent largement la formation ou le passeport. Si Mourinho était Français, le niveau du football français ne serait pas plus élevé pour autant. La preuve, l’immense Helenio Herrera avait suivi une formation française. Il me semble que le succès des entraîneurs n’est pas vraiment une conséquence directe de leur formation. Si tu regardes « l’école » argentine, ils ont presque tous des mentors différents et des méthodes différentes. Chaque grand entraîneur suit une trajectoire unique, une sorte de parcours initiatique. C’est aussi vrai en Espagne, où les chemins empruntés par Guardiola, Emery ou Benitez n’ont rien à voir. En revanche, leur point commun, c’est cette obsession perfectionniste, cet esprit de compétition insurmontable qui les fait voyager à la recherche de leur jeu. Guardiola est parti au Mexique, Wenger au Japon, Emery en Russie, Simeone a connu la lutte pour le maintien en Argentine et en Italie avec Catane. Ce sont des hommes marqués par de fortes expériences dans des contextes difficiles, et je suis convaincu que ça les aide au quotidien. Leur métier, ce n’est pas de dessiner un schéma sur un tableau noir en se basant sur les théories de leur formation.

On n’a pas parlé de Zidane, comment ressens-tu son style ?

Cela fait à peine quatre mois qu’il a commencé, c’est bien trop tôt. Mais avec son aura, on a toujours envie de croire à l’impossible, c’est presque un réflexe. C’est pour ça que Florentino Pérez a pris le risque de confier le destin de ses galactiques dans les mains d’un entraîneur si peu expérimenté, alors que l’Espagne ne manque pas d’expérience en la matière (Valverde, Emery, Marcelino, etc.) Pour exactement les mêmes raisons, beaucoup de monde était convaincu que l’Argentine allait faire quelque chose en 2010 grâce à l’influence de Maradona. Ce sont des mythes, dès qu’ils ouvrent la bouche on imagine que le vestiaire avale leurs paroles. Et c’est un réflexe normal. Mais Guardiola a mis des années pour se former, Simeone a tout connu en Argentine puis à Catane, Luis Enrique a dû faire ses preuves, même Ancelotti a mis du temps avant de se sentir prêt pour une grosse écurie. La différence, c’est que le passé de Zidane ne lui donne pas le luxe de construire son futur : si Zidane entraîne, il faut que ce soit le Real. Mais il arrive dans une maison aux fondations instables. A part Ancelotti durant quelques mois, personne n’a réussi à utiliser ce milieu Kroos-Modric de manière convaincante. Ce qu’on peut observer, c’est que le choix d’installer Casemiro démontre un certain pragmatisme tactique et du caractère : Zizou ne veut pas plaire, il veut gagner. Et c’est ce qui est fascinant avec ce défi d’entraîneur de Zidane : on dirait qu’après avoir touché l’olympe en tant que joueur, il meurt d’envie de se remettre en danger, de prendre des risques, de brûler pour mieux avancer. Et ça peut se comprendre. Quand tu t’appelles Zinédine Zidane et que tu viens de finir ta carrière, tu dois te dire : « putain mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire maintenant ? » C’est un défi magnifique et c’est tout à son honneur de remettre son nom en jeu. Pour le moment, je trouve que sa demi-saison ressemble beaucoup à celle de Leonardo à l’Inter en 2011, quand il avait lui aussi repris l’équipe de Benitez. Il a le soutien du vestiaire, les individualités brillent à nouveau, mais l’urgence du résultat empêche de poser des fondations pour l’avenir. Les deux équipes sont fondamentalement déséquilibrées mais menées par le même esprit de revanche. La remontée contre Wolfsburg fait penser à celle de l’Inter contre le Bayern. On va voir ce qui va arriver à son Real cette semaine, mais après une remontée extraordinaire en championnat, l’Inter de Leo avait tout perdu en une semaine, en chutant contre Schalke en quart de C1 puis contre le Milan en championnat. L’essentiel, c’est qu’il survive à cette fin de saison et qu’il ait carte blanche pour construire son style la saison prochaine

“Ce qu’a fait Sven Goran Eriksson à la Lazio c’est merveilleux. Beaucoup s’inspirent de lui.”

J‘en reviens à Laurent Blanc, il a une nouvelle fois échoué en quart de finale. Au bout de trois ans, le club n’a pas progressé. Je me souviens que tu avais écris un article sur Gallardo en expliquant que c’était le choix idéal pour le PSG, est ce que tu es toujours de cet avis ? 

Il ne faut pas oublier que la première saison de Laurent Blanc a fait évoluer le PSG de manière intéressante, avec la mise en place de ce 4-3-3, le fonctionnement du triangle Verratti-Motta-Matuidi, les automatismes entre Ibra et Matuidi, et cette volonté de créer une identité à partir du ballon, au moins jusqu’au quart contre Chelsea. Mais l’évolution s’est arrêtée à ce moment-là, qui sait s’il saura ou s’il aura le temps de lui redonner du souffle. Gallardo, j’avais suggéré et défendu sa candidature pour quatre motifs : l’accord avec identité du projet, sa passion, sa vision du jeu et enfin son intelligence. D’une, c’est un ancien joueur de Ligue 1 et du PSG, ce qui facilite la création d’une identité autour de ce projet qui en a tant besoin. De deux, pour l’avoir vu travailler de près à Buenos Aires en 2014/15, c’est un travailleur passionné dont l’obsession rappelle celle des plus grands : Simeone, Guardiola, Mourinho, Bielsa… Il aime le jeu et sait transmettre son ambition, et ça me paraît essentiel pour que le PSG parvienne à se surpasser lors des grandes soirées européennes. De trois, il vient de connaître deux expériences à forte pression au Nacional et à River, il a su développer du jeu et insister avec une identité précise dans des conditions compliquées, il a fait face à des crises et il est prêt pour l’Europe. De quatre, enfin, c’est un homme intelligent. Mais ça n’est pas le seul. Jorge Sampaoli, José Mourinho ou même Leonardo, ça fait rêver. Tout dépend du prochain projet sportif parisien, si le club souhaite un projet d’un an, trois ans, cinq ans… Officiellement, le club ne cherche pas de nouvel entraîneur.

Dernière question, entre le 4-4-2 de Sacchi, et le 4-3-3 (3-4-3 surtout) de Cruijff, tu votes pour qui ?

Aucun des deux. S’il faut choisir un 4-4-2 de l’Italie des années 90, je dirais celui de la Lazio de Sven-Goran Eriksson. Parce que j’étais trop jeune pour Sacchi, d’une part, par esprit de contradiction, clairement aussi, parce qu’Eriksson est Suédois (je suis franco-suédois) et parce qu’un milieu qui peut compter sur Nedved, Verón, Simeone, Stankovic, Sergio Conceição, Almeyda et la fantaisie de Mancini, c’est exceptionnel. Sans parler de Nesta, Mihajlovic, Salas… On en parle peu, mais un grand nombre de joueurs d’Eriksson sont devenus de brillants entraîneurs et ils parlent toujours de ce qu’ils ont appris de lui. C’est un peu un gourou de “l’autre modèle”, de la non nécessité de la possession de balle.

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