Justin Teste

Rédacteur sur le site Fautetactique.com, mais également pour So Foot, Markus Kaufmann a accepté de parler tactique sans langue de bois. Au programme, Bielsa, Sven Goran Eriksson, l’Euro et un petit tour du monde. Voici la première partie de l’interview.

Qu’est ce qui t’as amené vers cette étude de la tactique ?

En réalité, au moment de créer Faute Tactique avec Ruggero, on n’avait jamais pensé en faire un site spécialisé sur l’analyse tactique. L’ambition était de mettre des beaux mots sur le football et de le traiter comme une « noble passion enfantine ». Raconter des histoires autour du jeu, écrire toutes ces images cachées de notre enfance, des hommages pour les super héros années 90, avec quelques références littéraires mais aussi des reportages sur les ultras. Certains articles transpiraient quelques gouttes d’analyse tactique, parce qu’on a été élevé au football italien, mais ça n’était pas le sujet. D’ailleurs c’est un pur hasard que le nom du site contienne le mot « tactique ». Une faute tactique, c’est une initiative individuelle qui tâche de gommer un déséquilibre collectif, alors que quelque part la tactique vise l’inverse : mettre en place une initiative collective pour gommer les déséquilibres individuels. Finalement, c’est Pierre Maturana, rédacteur en chef de So Foot, qui m’a demandé de tenter l’analyse d’un match de l’équipe de France, juste avant l’Euro 2012, et j’ai adoré. C’était contre l’Islande, victoire 3-2 à Valenciennes. Blanc avait aligné Benzema, Ben Arfa, Ménez, Nasri et Gourcuff. Football champagne. L’Islande menait 2-0 à la mi-temps.

J’ai commencé à écrire au moment de l’avènement de l’ère Guardiola-Mourinho. Au printemps 2009, avec cette ascension dévastatrice du tout premier Barça de Pep, on nous a jeté au visage une vision du jeu qui remettait toutes les autres en question, presque du jour au lendemain. Face aux conneries qu’on pouvait lire et écouter sur le jeu barcelonais – et surtout sur les autres – j’ai essayé de faire le tri et je me suis mis à étudier le jeu, ses schémas, ses mouvements. La différence entre le traitement de la presse française – Visca Barça, jetez le reste à la poubelle – et celui de la presse italienne était très révélateur, d’ailleurs, même si paradoxalement c’est le football italien qui s’est ensuite le plus nourri de l’influence espagnole.

Tu parles de Laurent Blanc, avec du recul, comment tu interprètes son 3-5-2  ?

Je pense que le 3-5-2 a réussi sa mission, qui était de renforcer la défense parisienne face à la vitesse d’Aguero et De Bruyne. Le vrai problème, c’était que c’était la mauvaise mission. Le PSG avait besoin de marquer à l’extérieur, d’accélérer dès la première minute, de mettre une grosse pression dans la surface de Hart et de faire trembler l’Etihad. Finalement, Paris a joué ce match comme un match aller : après 45 minutes de gestion défensive de la possession, il y avait encore 0-0, City avait accumulé de la confiance derrière et le 4-3-3 était composé d’une majorité de joueurs « replacés ». C’était trop tard pour jouer avec des certitudes et faire douter Pellegrini. C’est dommage parce qu’en demi Paris avait les armes pour faire chialer le Bernabéu.

« La France enverra des spécialistes décortiquer les méthodes Jardim quand il gagnera la Premier League »

On se plaint souvent du niveau technique de la Ligue 1, mais globalement le niveau tactique est assez faible.

L’analyse tactique en France traverse une période un peu étrange : en quelques années elle est passée d’une situation précaire – un sujet tabou, quasiment – à une couverture omniprésente, presque commerciale. Tout le monde en parle, mais pas pour les bonnes raisons, c’est parfois traité de manière forcée, presque parce qu’il faut en parler. Je suis convaincu qu’on fait une erreur quand on traite la tactique dans une rubrique spécialisée, comme un sujet « à part ».  Je pense que la tactique ne représente qu’une seule partie du grand tableau du football, mais ce n’est pas un coin du tableau. Il faudrait plutôt l’imaginer telle une sorte de lumière qui saurait éclairer les couleurs et faire comprendre le sens de l’œuvre globale. Il faudrait la voir partout mais à petite dose, savoir l’intégrer dans notre discours footballistique comme les Italiens savent très bien le faire. Mais il faudra attendre un peu en France. Parce que ce qui est intéressant, ce n’est pas la tactique en soi, c’est la compréhension du jeu. Et c’est ça qui m’a poussé à m’y intéresser. C’est beau de parler des exploits individuels de Maradona au Mexique en 86, mais pour comprendre il faut étudier Bilardo, son 3-5-1-1, la tension avec la presse argentine, les limites de son milieu, l’élégance de Jorge Valdano et la volonté de mettre le ballon dans les pieds de Diego le plus aisément possible. 

Tu parles de l’analyse tactique en France, ne penses tu pas que notre pays a un retard tactique sur ses voisins européens ? Je pense surtout à la manière dont on a traité Ranieri, Ancelotti, Bielsa et même Jardim aujourd’hui

Oh non, ne me parle pas du traitement médiatique qu’a reçu Monsieur Bielsa… Je dis « Monsieur » parce que j’essaye de me mettre au niveau de son respect. Quel homme, quel niveau de dignité, quelle élégance… Cette occasion manquée, c’est un drame. Et ce n’est pas la première fois que le football français perd une occasion de grandir. On aime se plaindre de nos résultats européens et du spectacle local mais on ne peut s’en vouloir qu’à nous-mêmes. Je suis persuadé que le passage de Bielsa à Bilbao a transmis plus d’idées au foot espagnol que son passage à Marseille a donné au foot français, et ça ce n’est pas de la faute de sa glacière ou de son jogging : le foot français n’a pas su l’écouter. Et ce n’est pas le seul. Ancelotti a été critiqué lamentablement pour des bêtises. Le jour où Jardim sera champion d’Europe ou gagnera la Premier League, on enverra des envoyés spéciaux pour décrire ses « méthodes extraordinaires » alors qu’on se plaint de ses 1-0 quand il est sous nos yeux.

 « Manchester City passe en demi avec Aguero pus transparent qu’Ibra »

Pourquoi ce retard ?

Je n’ai pas la prétention de pouvoir te répondre. Je n’ai ni les connaissances ni l’expérience. Je regarde et j’écris beaucoup de foot, mais je ne suis pas entraîneur, je parle avec une posture d’observateur, pas de savant ou d’expert. Et c’est dangereux de faire des généralités et de parler de « football français » dans son ensemble : j’ai toujours l’espoir de me dire que ce traitement médiatique dont on parle comme s’il était une « forme humaine définie » n’est que le résultat de quelques mauvais articles publiés dans de grandes rédactions et qu’ils ne représentent absolument pas l’ensemble du foot français. Il faut plutôt oublier les éditos catastrophiques et mettre en lumière le super boulot de certains journalistes spécialisés, qui produisent des analyses précises, objectives, documentées, intelligentes, comme Florent Tonuitti, les Dé-Manager et un tas d’autres. Après, quand t’entends à la télé des anciens joueurs pro dire que « Zlatan n’a pas envie de courir », « Verratti se repose sur son talent », « Thiago Motta ne fait rien » ou « Ribéry est trop individualiste »… Bon. Oui, vu qu’il y a un manque d’analyse des mouvements collectifs, donc on s’attarde sur les individualités. T’as sans doute remarqué qu’après chaque élimination du PSG en C1, on préfère tout mettre sur le dos des soi-disant mauvaises performances d’Ibrahimovic ou Di María plutôt que de remettre en cause l’approche collective ou tactique du staff parisien, c’est triste. En face Manchester City passe en demi avec un Aguero plus transparent qu’Ibra. 

D’autre part, je trouve personnellement qu’on ne prend pas suffisamment la peine de raconter le jeu et ses mouvements. En lisant la presse et en écoutant la radio t’as souvent l’impression qu’en France le journaliste sportif adopte naturellement une posture de maître d’école. Il essaye d’expliquer au lieu de raconter, alors qu’il est très rarement armé d’une expertise suffisante pour se permettre d’expliquer. Tu m’étonnes que les meilleurs joueurs Français partent rapidement à l’étranger, que d’autres refusent de parler à la presse française et qu’il y ait si souvent des malaises autour des Bleus. En dehors du traitement de l’information, j’ai envie de croire que le rôle du journaliste sportif devrait plutôt être celui d’un conteur : savoir mettre des mots sur tous ces mouvements individuels et collectifs, décortiquer un flux d’actions sportives avec des formules littéraires, faciliter la compréhension du lecteur, le transporter dans l’action, et puis le faire voyager au-delà de la performance physique pour donner du sens à tous ces muscles qui courent après un ballon. Aujourd’hui j’ai plutôt l’impression qu’on suit les conclusions des résultats comme des moutons, et basta. Quand tu lis la prose de certains journalistes et écrivains italiens ou argentins, t’as envie d’aller réveiller Victor Hugo, Proust ou Romain Gary, les mettre devant quelques vidéos de roulettes de Zizou, accélérations de Djorkaeff et slaloms de Ribéry, et leur demander d’écrire ce qu’ils voient.

« Avoir Griezmann en sélection c’est un luxe »

Le retard français en termes d’analyse tactique ne vient-il pas du fait que nous sommes l’un des derniers pays « important » du foot à privilégier le résultat à la manière ? 

Mais qui aujourd’hui privilégie la manière au résultat ? Regarde l’Espagne qui s’autoproclame « terre du beau jeu » : il y a un mois, ce Barça était un candidat au titre de meilleure équipe de l’histoire, et après quatre défaites les médias espagnols parlent de crise et remettent en question le travail de Luis Enrique. Il me semble que les résultats dictent les analyses de tous les pays, en football, en politique, en économie, dans les arts. Tu pense qu’un politicien qui ferait augmenter le chômage avec la manière serait réélu ? C’est partout pareil. En Argentine l’enjeu dépasse largement le jeu, et ce weekend les Argentins ont connu l’une des plus tristes journées de l’histoire de leur football avec cette série de Clásicos morts à 0-0, parce que tout le monde a préféré ne pas essayer de gagner plutôt que de prendre le risque de perdre (Week-end du 23-24 Avril, ndlr). En Italie, une grande partie des médias aurait certainement viré Allegri en octobre. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas parce qu’il y a un défaut d’analyse en France que ce qui se fait chez nos voisins est bien plus avancé… Ce combat entre le résultat et la manière, Bilardo et Menotti, Simeone et Guardiola, Mourinho et Bielsa, j’adore ça au point de pouvoir en parler pendant des heures, mais ce ne sont que des discours. Tout le monde déteste perdre, tout le monde aime gagner, et tout le monde aime gagner avec style. L’enjeu qui se cache derrière tous ces grands mots, c’est de développer une vraie culture du travail. Reconnaître le travail même quand le résultat n’est pas à la clé, ça c’est le plus important. Savoir saluer le boulot de Paco Jémez au Rayo, même quand il prend un 10-0 au Bernabéu, ça c’est important. L’Athletic Bilbao de Bielsa n’a pas gagné un seul titre, mais peu d’équipes ont accompli autant sur la dernière décennie. Il faut le reconnaître. Pareil avec la Fiorentina de Montella, son 3-5-2 élastique, son Borja Valero et son Pizarro. Si Higuain avait marqué son pénalty et que le Chili s’était incliné face à l’Argentine en finale de Copa América en juillet dernier, ça n’aurait rien enlevé à l’immense boulot de Sampaoli et il aurait fallu le reconnaître. Le point commun de ces formations ? Le travail. Le foot a ses mystères et il faut savoir les apprécier, mais dans le foot comme partout ailleurs, ceux qui travaillent plus et surtout plus intelligemment sont ceux qui accomplissent le plus de choses.

En parlant de gagne à tout prix, comment sens tu l’Euro avec Deschamps ? Son 4-3-3, l’absence de Benzema, le rôle de leader que devrait prendre Griezmann. 

Je le sens bien ! Griezmann a naturellement endossé ce rôle parce qu’il apporte à la fois de la fluidité entre les lignes et de la verticalité, de la possession et du danger, contrôle et vitesse. Benzema a les mêmes caractéristiques mais dans un corps de numéro 9, moins mobile et avec l’obligation de marquer. C’est un luxe d’avoir ce Griezmann pour une sélection qui a si peu de temps pour se préparer, son sens du jeu rend tout le monde meilleur et il défend comme s’il était encore un jeune qui devait gagner sa place. Maintenant comme tout le monde j’attends de savoir si Ben Arfa fera partie de l’aventure. Je suis aussi très heureux du retour de Lass, qui apporte l’expérience et l’assurance qui manquait à ce milieu. Lass, t’as clairement envie de partir à la conquête de l’Europe avec lui. Une limite reste l’utilisation de Pogba, qui semble trop important pour l’équilibre défensif (dans l’esprit de Deschamps) pour pouvoir peser offensivement. Mais cela va peut-être se régler lors de la compétition, il n’en est pas loin. Et puis la limite incorrigible reste l’apport offensif des latéraux, qui pourrait s’avérer insuffisant : Sagna et Evra réalisent encore deux grosses saisons défensivement, et ils méritent vraiment leur place, mais ils n’ont pas de projection et c’est handicapant d’aligner deux latéraux si conservateurs  en même temps, un peu comme City cette saison en C1. Pouvoir compter sur les assauts offensifs d’un Kurzawa, ce serait intéressant. Enfin, il y a de nombreuses inconnues autour de la charnière centrale du fait des blessures et de leur temps de jeu, mais il faut rappeler que la solidité défensive des Bleus dépendra surtout du travail défensif des milieux et attaquants. Avec des joueurs aussi intéressants sur phase défensive, comme Lass, Pogba, Matuidi, Griezmann ou Kante, je ne pense pas que nos adversaires nous voient comme une proie vulnérable.

La suite de l’interview prochainement.