Marseille : le navire se saborde

Quand l’OM va mal, tout le monde est rapidement au courant. Les règlements de comptes en coulisses ne sont pas vraiment la tradition du club phocéen. A la Commanderie, on préfère laver le linge sale en public. Alors quand, hier soir, les dirigeants marseillais ont officialisé la fin de leur collaboration avec le directeur sportif Andoni Zubizarreta, un parfum de crise a commencé à se faire sentir. La résiliation du contrat de l’Espagnol, officiellement d’un commun accord, pourrait avoir des conséquences majeures. Elle découle pourtant d’un contexte de tensions internes latentes. Deuxième de Ligue 1 après l’arrêt du championnat, Marseille ne se reposera donc pas sur ses lauriers.

Un contexte budgétaire tendu

Depuis le passage de feu Pape Diouf, les différentes directions ont toujours cristallisé les tensions à l’OM. La présidence de Jacques-Henri Eyraud n’échappe donc pas à la règle. Passé par Sciences Po et Harvard, ce technocrate a été propulsé à la tête du club en 2016, avec le rachat de l’OM par Frank McCourt. Eyraud est ainsi devenu l’incarnation du “Champions Project”, l’ambition affichée par le propriétaire de jouer le titre en championnat. Un propriétaire qui délègue massivement la gestion du club au Français, devenu son homme de confiance.

Quatre ans après, il ne reste pas grand chose du “Champions Project”. Marseille n’a jamais été capable d’évoluer à un niveau similaire à celui du Paris Saint-Germain. La deuxième place obtenue cette saison ne fera pas oublier les 12 points qui séparent les Phocéens du PSG. La faute en partie à un investissement sur le mercato conséquent depuis 2016, mais mal dirigé. Sur les 300 millions d’euros investis par McCourt depuis 2016, près de 200 l’ont été sur le marché des transferts. Kostas Mitroglou (15 M€), Nemanja Radonjic (16 M€) ou encore Kevin Strootman (25 M€) n’ont pourtant pas eu un rendement proportionnel à leur prix.

L’ère des grandes dépenses est aujourd’hui finie. Le tandem Eyraud-McCourt doit redresser la barre pour réduire le déficit du club, et le faire rentrer dans les clous du fair-play financier pour l’UEFA. Les fonds du propriétaire ne sont pas illimités. Pour l’OM, il faut donc désormais vendre pour faire rentrer du cash. Le mercato d’été 2019 (Valentin Rongier, Dario Benedetto, Alvaro Gonzalez) n’a pas fait bouger le déficit de la balance des transferts. Cette année, il va donc falloir trouver des liquidités, et vendre.

Éjecter Zubizarreta au risque de perturber la bonne marche du club ?

Aux yeux du président Eyraud, Andoni Zubizarreta est le coupable idéal. L’ancien directeur sportif de Bilbao et du Barça, lui aussi arrivé à l’OM en 2016, a piloté les mercatos olympiens. L’échec de l’investissement marseillais sur le marché des transferts lui est donc logiquement imputé. Mais désigner Zubizarreta comme le bouc émissaire serait tomber à la fois dans le populisme et dans l’injustice.

L’ex-gardien espagnol a malgré tout prouvé que son réseau, notamment dans les pays hispanophones et lusophones, comptait parmi les plus importants d’Europe. Benedetto, Alvaro, c’est lui qui est à l’origine de leur arrivée et de leur réussite à l’OM. Si “Zubi” et ses dirigeants ont mis fin à leur collaboration, c’est avant tout parce que les filières du Basque se révèlent onéreuses. La présidence olympienne souhaite ainsi réinventer son modèle de recrutement pour coller avec ses contraintes financières.

Pour succéder à Zubizarreta, Marseille aurait contacté Antero Henrique. L’ancien directeur sportif portugais du PSG a réalisé son plus beau coup de maître au FC Porto. Au sein des Dragons, son modèle a permis d’acheter des cracks à moindre coût grâce à des filières en Amérique Latine, de les faire exploser et de dégager une marge à la revente. Une solution qui permettrait à l’OM de réduire le déficit. Autre profil similaire envisagé par l’OM, celui de Luis Campos, aujourd’hui à Lille. Lui aussi portugais, Campos s’appuie comme son compatriote sur des filières sud-américaines bon marché, mais il sera difficile de le déloger du LOSC. Enfin, l’ex-joueur olympien Daniel van Buyten pourrait également être le successeur de Zubizarreta. Le Belge est aujourd’hui agent de joueurs.

Des conséquences sportives pour le départ de Zubizarreta

Les points de mésentente entre “Zubi” et Eyraud ont dépassé le cadre du mercato. Proche des joueurs, le directeur sportif est surtout à l’origine de l’arrivée du coach actuel, André Villas-Boas. L’ancien technicien de Chelsea et Tottenham est venu sur l’invitation de Zubizarreta, et a souvent lié son destin à celui de l’Espagnol. Eyraud aurait rencontré dernièrement Villas-Boas pour lui signifier la fin de la mission du directeur sportif. Le Portugais, faute de garanties satisfaisantes quant aux prochains mercatos, souhaiterait désormais quitter l’OM.

Principal artisan de l’épatante saison marseillaise, “AVB” a développé un jeu collectif bien léché. Il a aussi su exploiter le potentiel de plusieurs joueurs comme Boubacar Kamara et Nemanja Radonjic. Tout ça, en devant se passer de son meilleur élément, Florian Thauvin, blessé. Cette deuxième place est donc la sienne, et la perspective de le voir partir inquiète (à raison) les fans et joueurs olympiens.

Le prochain directeur sportif marseillais ne devrait pas avoir son mot à dire dans la nomination de l’entraîneur. A la différence de Zubizarreta, Campos et Henrique n’ont jamais cherché à interférer là-dedans et se sont bornés au bon fonctionnement des modèles de recrutement. La direction marseillaise aura donc les mains libres pour choisir le coach si Villas-Boas part.

Dans ce cas-là, pour la saison 2020/2021, le technicien marseillais pourrait s’appeler Christophe Galtier. Les noms de Vincenzo Montella, Hervé Renard, Gabriel Heinze ou Sven-Göran Eriksson ont aussi été évoqués, mais l’actuel entraîneur de Lille a la préférence d’Eyraud. Il possède l’avantage de bien connaître la maison, où il a été entraîneur-adjoint de 1999 à 2001. Il sait aussi se débrouiller dans des contextes budgétaires difficiles.

Massacre en vue en Ligue des Champions ?

La principale limite d’un coach comme Galtier, qui sait développer un collectif à partir de jeunes joueurs, se trouve en Coupe d’Europe. Le fiasco de Lille en C1 cette année (un seul point en poules) a mis en lumière le manque d’expérience des Dogues face à des formations plus expérimentées. L’OM, qui n’a plus goûté à la Ligue des Champions depuis la saison 2013/2014, est prévenu. L’expérience européenne d’un coach comme Villas-Boas, habitué à la C1, pourrait cruellement lui manquer l’année prochaine.

De toute façon, quelque soit l’entraîneur en poste la saison prochaine, l’effectif devrait être affaibli par les ventes. Les éléments les plus chers, comme Thauvin ou Morgan Sanson, devraient trouver un nouveau point de chute. Problème : la déflation engendrée par l’interruption du football affecte la valeur marchande des joueurs de l’OM. D’après une étude du CIES, les Phocéens seraient même le club le plus concerné par cette baisse en Europe. La valorisation de l’effectif passerait ainsi de 259 à 159 millions d’euros. La perte de valeur cumulée, de 38%, s’explique par un important nombre de footballeurs âgés (Dimitri Payet, Kevin Strootman…) dont le prix a chuté.

Un temps évoqué dans la presse, le rachat de l’OM par un prince saoudien n’aura pas lieu. McCourt et Eyraud vont donc rester. Deux solutions s’imposent alors : vendre plus de joueurs, ou accepter de combler plus lentement que prévu le déficit. La situation financière de l’OM, critique, devrait forcer les dirigeants à opter pour la première. Sauf surprise, l’équipe marseillaise qui disputera la prochaine Ligue des Champions sera amoindrie et à la merci d’autres écuries européennes plus compétitives. Les supporters phocéens pourront toujours se rassurer : ce ne sera de toute façon pas pire que leur dernier parcours en C1 (0 point en poules).

A propos de Benjamin Mondon 276 Articles
Des analyses parfois aussi improbables qu'un mélange entre Ronaldinho et Cheick Diabaté.

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