Retour à Knysna

Aujourd’hui marque le 10ème anniversaire de l’épisode le moins glorieux de l’histoire du football français : la célèbre « grève du bus », autrement appelée « affaire Knysna ».

Nous sommes en 2010. La France manifeste contre une réforme des retraites, Dominique Strauss-Kahn est encore le grand espoir du Parti Socialiste (Nafissatou qui ?), Sexion d’Assaut et René la Taupe cartonnent dans les bacs. Côté sports, Michael Schumacher et Mercedes font leurs retours en Formule 1, tandis que Lance Armstrong dispute son dernier Tour de France. En rugby, l’équipe de France remporte le Tournoi des VI nations et Clermont-Ferrand met fin à sa malédiction en finale du Top 14.

Mais revenons à l’aventure de l’équipe de France de football en Afrique du Sud.

1) Une qualification « manu milit-Henry »

Après un Euro 2008 désastreux ponctué d’une raclée subie face aux Pays-Bas, Raymond Domenech n’épouse malheureusement pas Estelle Denis. Mais le sélectionneur français, contre toute attente, parvient à sauver son poste. Le parcours qualificatif de l’équipe de France commence par une défaite en Autriche (1-3)… Avant un sursaut d’orgueil contre la Serbie (2-1) mené par Yohann Gourcuff, le nouveau « nouveau Zidane ». Malgré tout, le reste du parcours est poussif, avec notamment deux matchs nuls contre la Roumanie. Les Bleus doivent donc passer par les barrages, face à la République d’Irlande.

Si le match aller à Dublin est relativement maîtrisé (victoire 1-0 grâce à un but d’Anelka), le retour démarre mal. En effet, Julien Escudé, titulaire en défense centrale se fait casser le nez dans un choc avec son coéquipier Patrice Evra. Pire, les Irlandais ouvrent la marque grâce à Robbie Keane. Au bout des 90 minutes, le score est donc de 1-1 sur l’ensemble des deux matchs et il faut aller en prolongations. Arrive alors la 103ème minute : sur un long coup-franc tiré par Florent Malouda, Thierry Henry contrôle le ballon de la main avant de remiser de l’extérieur du pied pour William Gallas. Le défenseur d’Arsenal marque de la tête, et la France se qualifie grâce à une incroyable erreur d’arbitrage. On frôle l’incident diplomatique avec l’Irlande. En plus, Eric Cantona remet de l’huile sur le feu. Il déclare qu’à la place de l’Irlandais que Thierry Henry est venu saluer au coup de sifflet final, il lui aurait « cassé la gueule ».

La chance, la France ne semble pas en manquer. Elle bénéficie encore de réussite lors du tirage au sort qui la place en compagnie de l’Afrique du Sud, de l’Uruguay et du Mexique. A tel point que Gilbert Brisbois, dans une tirade devenue légendaire, parlera même de « jackpot ».

 

2) L’avant-Mondial : « Le groupe vit bien… Ah bon ? »

En février, les Bleus se font pourtant dominer par l’Espagne (0-2). Mickaël Ciani étrenne sa première et dernière cape et Benoît Cheyrou s’échauffe pendant 45 minutes pour rien en deuxième mi-temps.

En avril, Franck Ribéry, Sydney Govou et Karim Benzema sont mis en cause dans l’affaire Zahia. La protagoniste est une prostituée mineure dont les trois joueurs ont sollicité les services. L’affaire vient encore ternir la réputation du football français, qui n’en demandait pas tant.

La liste des 23 annoncée par Raymond Domenech comporte peu de surprises (pas de Pascal Chimbonda, hélas). Si ce n’est l’absence de Karim Benzema et Samir Nasri, écartés pour des questions de relations avec le reste du groupe. Les matchs amicaux ne sont guère encourageants. Les Bleus perdent ainsi contre la Chine devant le public de l’île de la Réunion (0-1). Raymond Domenech perçoit tout de même « des signes encourageants ». La ligne d’attaque pose néanmoins question, avec un Sydney Govou hors de forme et un Nicolas Anelka incapable de se positionner correctement. Yohann Gourcuff semble lui aussi perdu sur le terrain. Cerise sur le gâteau, le capitanat de Patrice Evra est contesté par William Gallas, qui ne s’entend pas non plus avec Eric Abidal. Ils doivent pourtant former la charnière ensemble… Mais tout va pour le mieux, puisque la France a derrière elle la meilleure chanson d’encouragement possible.

3) Le Mondial : ennui puis fiasco total

La visite des Bleus en Afrique du Sud démarre (logiquement) par deux polémiques. Tout d’abord, l’hôtel de Knysna où logent les joueurs français est le plus cher des 32 participants. En période de crise économique, cela passe mal auprès de l’opinion publique. De plus, la FFF avait prévu une visite commune des joueurs et de Rama Yade dans le bidonville de Soweto. Vexés des critiques de la secrétaire d’Etat aux Sports, les Bleus se rendent à l’événement mais l’esquivent.

Lors du premier match face à l’Uruguay, la France (malgré une bonne performance d’Abou Diaby) ne parvient pas à forcer le verrou de la Celeste et se contente d’un 0-0. Les choses se corsent ensuite. Avant le match contre le Mexique le 16 juin, Yohann Gourcuff est évincé, sans doute sous la pression de Franck Ribéry.

La première période confirme les impressions des quatre matchs précédents. Govou est cramé, Ribéry brouillon, Anelka perdu, Gallas fébrile. Le Mexique domine sans trouver la faille. A la mi-temps, le score est de 0-0. Raymond Domenech allume alors Nicolas Anelka, lui reprochant de systématiquement dézoner et de ne pas presser. L’attaquant de Chelsea s’agace et insulte son sélectionneur. Ce dernier décide de le remplacer par André-Pierre Gignac. Le futur Marseillais, s’il ne manque pas de bonne volonté, ne peut masquer les errements défensifs tricolores. Javier “Chicharito” Hernandez élimine Lloris puis ouvre le score (63′, 1-0). Cuauhtémoc Blanco scelle ensuite la déroute des Bleus sur un penalty concédé par Abidal (77′, 2-0).

Ce n’est que le 19 juin au matin que la défaite se transforme en affaire d’Etat. Le journal L’Equipe affiche en une un cinglant « Va te faire enculer, sale fils de pute ». D’après le quotidien, ce sont les mots prononcés par Nicolas Anelka à la pause de France-Mexique à l’adresse de Raymond Domenech. Ce dernier reviendra quelques années plus tard sur l’épisode en explicitant la querelle de la mi-temps.

Le capitaine, Patrice Evra, se lance alors dans la recherche de la taupe qui a osé faire fuiter ces propos. La conférence de presse est devenue légendaire. 10 ans plus tard, on ne sait toujours pas qui a fait en sorte que l’incident sorte du vestiaire…

Dans la foulée, la FFF annonce l’exclusion d’Anelka, qui a refusé de s’excuser. L’affaire prend un tour grotesque lorsque Franck Ribéry débarque sur le plateau de Téléfoot le 20 juin en chaussettes et tongs. Parlant au nom de ses coéquipiers, le joueur du Bayern dit regretter de ne pas avoir mouillé le maillot.

C’est dans l’après-midi que tout dérape complètement. Le capitaine Evra annonce que les joueurs refusent de s’entraîner. En réponse, le préparateur physique Robert Duverne pète un câble et invente une nouvelle discipline olympique : le lancer de chronomètre. Il établit un record du monde qui tient toujours.

Les joueurs remontent dans le bus et refusent de s’entraîner. L’agent de Jérémy Toulalan rédige alors un communiqué que Raymond Domenech lit devant la presse. En se faisant la voix des frondeurs, le sélectionneur désavoue ainsi son employeur, la FFF. Le dernier match contre l’Afrique du Sud se solde par une nouvelle défaite (1-2). Mais qu’importe au fond, puisqu’il ne s’agit plus de football ?

4) L’après : quand les politiques s’en mêlent

A leur retour en France, les joueurs découvrent les conséquences de leurs actes. Roselyne Bachelot, ministre de tutelle de la FFF s’en prend à des « caïds immatures qui commandent à des gamins apeurés ». Le 24 juin, Thierry Henry est convoqué par Nicolas Sarkozy à l’Elysée pour s’expliquer. Cet événement, ainsi que la création d’une commission d’enquête parlementaire inquiète la FIFA. L’instance internationale avertit la France que l’immixtion du pouvoir politique dans le milieu sportif est interdite (quid des fédérations africaines ?).

Ainsi, il ne s’agit plus seulement d’un échec sportif comme cela peut arriver, mais bien d’un problème politique. C’est la fin de la croyance en la France « black-blanc-beur » célébrée en 1998. Le contexte n’aide pas vraiment, en ces temps de discours de Grenoble dans lequel Sarkozy fait l’amalgame entre immigration et insécurité.

La crise sportive tombe alors à pic pour une classe politique qui se plonge dans le débat complexe sur l’identité et l’immigration, ainsi que celui sur le rapport à l’autorité de l’Etat. C’est aussi l’occasion pour l’opposition de taper à bras raccourcis sur le gouvernement en place. Jérôme Cahuzac (dont on ignorait l’état des comptes bancaires à l’époque) dénonce le « climat de l’Équipe de France qu’a exalté le président Nicolas Sarkozy, à savoir l’individualisme, l’égoïsme, le chacun pour soi ». C’est enfin à ce moment que naît l’idée que la « mentalité racaille » a gangrené en profondeur le football et, par ricochet, la société française.

Vous l’aurez compris, plus qu’un échec sportif, Knysna est un fiasco sociétal pour la France. Mais rassurez-vous, Laurent Blanc va remplacer Raymond Domenech, les mutins vont être sanctionnés et tout va aller pour le mieux à l’Euro 2012 dans deux ans…

A propos de Vincent Doillet 3 Articles
Un jour, j’ai vu Marcelo Bielsa sur un banc de touche, depuis, je suis devenu loco de la défense à 3 et du pressing tout terrain.

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