Tierce propriété : le mal du football

Jonathan Calleri, un cas de tierce propriété parmi d'autres.

Jonathan Calleri et Carlos Tévez ne se ressemblent pas et pourtant, ils ont beaucoup de choses en commun. Anciens de Boca Juniors, tous deux sont attaquants de pointe, et ont porté les couleurs de l’Argentine olympique. Mais au-delà de leurs carrières et profils, c’est une autre similitude qui frappe. Les droits des deux joueurs ont été détenus en tierce propriété par leurs clubs, mais aussi par des fonds privés. Zoom sur une pratique qui est devenue un véritable phénomène, en Amérique latine et ailleurs.

Qu’est-ce que la tierce propriété ?

Plus connue sous l’acronyme de TPO (third-party ownership), la tierce propriété est légale dans de nombreuses nations sud-américaines, comme l’Argentine, le Brésil ou la Colombie. Dans un cas de figure de propriété “classique”, les droits économiques des joueurs sont exclusivement détenus par leurs clubs. En tierce propriété, les clubs n’en sont pas les seuls propriétaires. Ils les partagent non pas avec un autre club, ce qui est le cas de la copropriété (courante en Italie), mais avec des fonds privés.

L’intérêt de cette pratique pour les clubs ? Pouvoir s’offrir des joueurs en dépensant moins, puisque les fonds privés participent à l’achat. En contrepartie, ceux-ci s’adjugent une partie de la revente future. Ainsi, la TPO permet à des acteurs privés de se servir des droits des joueurs pour un intérêt purement économique. L’intérêt sportif dans tout ça ? Le plus souvent, il tombe aux oubliettes.

Revenons à Carlos Tévez. En 2004, les droits de “l’Apache” sont achetés à Boca par MSI, un fonds d’investissement piloté par l’agent de joueurs iranien Kia Joorabchian. Alors que sa pépite est convoitée par les plus grands clubs européens, MSI envoie Tévez à Corinthians, club de São Paulo dont il est propriétaire. Le fonds privé réalise la même opération quelques mois plus tard, en recrutant Javier Mascherano en provenance de River Plate.

Tévez et Mascherano lors de leur signature à West Ham.

Fin août 2006, Tévez et Mascherano sont cédés par Corinthians à West Ham, qui joue le maintien en Premier League. Les deux Argentins parviennent à sauver les Hammers, envoyant par la même Sheffield en Championship. Problème : Sheffield attaque West Ham en justice pour irrégularité dans le contrat des joueurs. A l’époque, bien que la FIFA n’interdise pas encore la TPO, la pratique est condamnée par la justice britannique. West Ham doit s’acquitter d’une amende de presque 10 millions d’euros auprès de son adversaire. Depuis, Sheffield n’est jamais remonté en Premier League. Pire, à la fin 2007, les Corinthians, coulés par MSI, sont descendus en seconde division brésilienne.

La FIFA impuissante face à la tierce propriété

La réussite ultérieure de Tévez et Mascherano a accentué la médiatisation de l’affaire. Mais la FIFA n’a pris de décision sur la tierce propriété qu’en 2014. Son président d’alors, Sepp Blatter, a fait modifier le Réglement relatif au statut et aux transferts des joueurs. Le but était d’interdire que les droits de ceux-ci soient co-détenus par des fonds privés.

Face à la TPO, Blatter a tardé à agir.

Entrée en vigueur en mai 2015, cette décision n’a pas résolu le problème. L’interdiction, en effet, peut être contournée si les fonds privés investissent dans les clubs, et s’ils sont rémunérés par d’autres opérations que la revente. La TPO a laissé place à la TPI (third-party investment, ou investissement de tiers). A l’heure où des nébuleuses mêlant fonds privés, clubs et agents de joueurs dominent le marché (systèmes Mendes ou Raiola par exemple), les systèmes de TPI se sont complexifiés, rendant toute poursuite extrêmement difficile.

Un cas d’école de TPI : Jonathan Calleri et le Deportivo Maldonado

Jonathan Calleri, dont nous parlions en début d’article, illustre parfaitement ce problème. En janvier 2016, le joueur de 22 ans est cédé par Boca Juniors au Deportivo Maldonado, pour 12 M€. A priori, ce transfert peut sembler déroutant. Qu’est-ce qui peut pousser un espoir argentin, futur international olympique, à s’engager pour un club de deuxième division uruguayenne, qui joue le plus souvent devant à peine 300 personnes ?

La réponse : l’attaquant a été acheté par un fonds privé britannique, mené par les crapuleux Malcolm Caine et Graham Shear. Ce dernier, d’ailleurs, était impliqué dans le transfert de Tévez à West Ham. L’acquisition de Calleri s’est faite par l’intermédiaire de Maldonado, équipe détenue par le fonds privé. S’il est sous contrat avec Maldonado, Calleri n’a jamais porté la tunique du club uruguayen. Pour cause : il a multiplié les prêts depuis son arrivée. Au FC São Paulo, à West Ham (encore eux !), Las Palmas et aujourd’hui à Alavés. A chaque fois, Calleri est prêté avec option d’achat. Le but de ces prêts est de trouver un repreneur, et de réaliser une plus-value sur le joueur. Le hic, c’est que l’attaquant argentin, bientôt 25 ans, ne s’est jamais imposé en prêt.

Calleri, lors de sa signature à West Ham en prêt.

Les avantages fiscaux permis par la législation uruguayenne ont permis à Caine, Shear et leurs associés de faire fortune avec Maldonado. Tout ça, rien que grâce aux transferts. Calleri n’est pas un cas isolé. Maldonado s’était également servi de Geronimo Rulli. Le portier international argentin avait, lui aussi, été recruté pour ne jamais fouler les pelouses uruguayennes. Son prêt à la Real Sociedad, où il évolue aujourd’hui, avait attiré l’attention de Manchester City, qui l’avait racheté.

Une gangrène qui dépasse le simple cadre du football sud-américain

Le problème moral posé par la TPI, qui permet à des acteurs extérieurs au football de réaliser des bénéfices économiques sans servir l’intérêt sportif des clubs, est considérable. Face à la complexité des systèmes de TPI, la FIFA peine à légiférer. Depuis 2015, l’accusation de tierce propriété n’a abouti qu’à quatre condamnations de clubs.

Ne croyez pas qu’il s’agit là d’un mal exclusivement sud-américain. Certes, la tierce propriété gangrène le football d’Amérique du Sud. Des soupçons ont même émergé sur le transfert de Neymar, de Santos à Barcelone. Mais on retrouve la TPI dans le championnat portugais. Elle a été à la base de la filière sud-américaine du FC Porto. Jorge Mendes aurait ainsi perçu une partie de l’indemnité de transfert d’Anderson, lorsque le Brésilien a quitté Porto pour Manchester United en 2007. Plus récemment, un litige oppose la FIFA au RFC Seraing, club de D3 belge accusé de pratiquer la tierce propriété. La ligne de défense de Seraing consiste à dire que la FIFA, qui avait sanctionné le club, contrevient à la liberté d’entreprise. L’avocat de Seraing, qui avait été à l’origine de l’arrêt Bosman, pourrait même permettre à son client d’obtenir gain de cause.

Anderson, dont le transfert à Manchester United pose question.

La tierce propriété, même après avoir été dénoncée dans les Football Leaks, devrait avoir encore de beaux jours devant elle. A Maldonado, le business continue impunément. En revanche, pour Calleri, le temps passe. Les grandes écuries européennes, qui lui faisaient encore les yeux doux il y a deux ans, ne s’intéressent plus à lui. Dommage qu’au XXIe siècle, l’intérêt d’agents privés puisse encore passer avant celui des joueurs et des clubs.

A propos de Benjamin Mondon 183 Articles
Des analyses parfois aussi improbables qu'un mélange entre Ronaldinho et Cheick Diabaté.

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