Ukraine : “Le championnat est revenu 10 ans en arrière”

Spécialiste des championnats d’Europe de l’Est et rédacteur pour le blog de Footballski, nous avons interrogé Rémy Garrel au sujet du championnat ukrainien et de son avenir, l’occasion d’éclaircir quelques points qui ont fait l’objet d’une désinformation certaine ces derniers temps.

Shakhtar Dotnesk

Que peut-on attendre des équipes ukrainiennes cette année en Ligue des Champions et en Ligue Europa ? Il y a 2 ans on se rappelle du beau parcours du Shakhtar en C1 et en Europa, les clubs présents en phase de poule étaient tous passés en 16e, mais ça a été plus dur la saison dernière, alors, mieux ou pire cette année alors qu’il n’y aura qu’un seul club présent en Ligue des Champions ?

Pour Donetsk, cela dépendra beaucoup du tirage des poules mais un 8ème de finale de Ligue des Champions les contentera je pense. L’équipe souffre actuellement de la situation du pays, les cadres ont fait la grève pour ne pas revenir en Ukraine. Certains sont en instance de départ et d’autres seront prêtés à l’étranger. En ce qui concerne l’Europa League, ce sera plus difficile que les saisons précédentes évidemment, de nombreux joueurs ont quitté le championnat précipitamment. Beaucoup d’équipes sont en pleine mutation et la coupe d’Europe ne sera pas une priorité pour elles.

À part le Zorya Luhansk, les deux autres équipes ont des tirages plutôt favorables en barrages, ce serait une réelle déception de ne pas passer ? Est-ce qu’on pourrait comparer l’implication des équipes ukrainiennes en Coupe d’Europe par rapport aux françaises ?

Oui : la France et l’Ukraine sont comparables dans la nécessité d’engranger des points UEFA. Ce qui les différencie c’est que la France est en régression ces dernières années, contrairement à l’Ukraine qui grimpait chaque année, jusqu’à se retrouver 7ème il n’y a pas si longtemps que ça, à quelques points de la France. Luhansk aura fort à faire avec Feyenoord, par contre le Dnipro et le Metalist devraient rejoindre Kiev en phase de poule. Dnipropetrovsk, Kiev et Kharkiv se fixeront surement l’objectif de sortir des poules, mais pas plus je pense. Kharkiv est dans une réelle période de reconstruction, tandis que Kiev et Dnipro mettront l’accent sur le championnat pour battre le Shakhtar en position de faiblesse.

Concernant le championnat, le Dynamo Kiev est probablement l’équipe la plus connue de nom (avec le Shakhtar) mais elle n’a plus remporté le championnat depuis 2009, et ne cesse de “régresser” au classement, comment tu expliques cela : déclin ou hausse de la concurrence ?

La hausse de la concurrence sans aucun doute. On sait tous comment le Shakhtar est arrivé ici : l’homme le plus riche du pays a investi massivement dans le club. En revanche des clubs ont émergé comme le Metalist, le Dnipro ou bien Odessa. À l’instar du modèle du Shakhtar, ils ont su faire progresser leurs joueurs ukrainiens et ajouter quelques bons joueurs brésiliens ou argentins. Ces clubs-là ont des projets à long terme avec ces joueurs. Le Dynamo quant à lui a une longue tradition de victoire et les supporters acceptent mal ce genre de projet. On peut comparer ce club à l’OM en France, ou les supporters sont impatients, il faut que ça gagne, et que ça gagne tout de suite. Si un joueur ne fait pas l’affaire à Kiev, il partira au prochain mercato, le club peut difficilement acheter un joueur et dire aux supporters qu’il sera bon d’ici 2 ou 3 ans. C’est pourtant ce qu’ont fait des clubs comme Dnipropetrovsk ou Kharkiv qui se sont développés doucement mais surement, dans l’ombre de Kiev et de Donetsk.

Andriy Yarmolenko

On parle depuis quelques années de joueurs comme Konoplyanka ou Yarmolenko dans une grande équipe européenne, mais ça peine à se faire, qu’est-ce qu’ils valent ? Ce sont vraiment deux grands tops du championnat ?

Yarmolenko et Konoplyanka sont deux excellents joueurs qui joueront un jour dans des grands clubs. Maintenant les transferts peinent à se concrétiser en raison des prix réclamés. Les prix des joueurs sur le marché ont flambé ces dernières saisons et les clubs ukrainiens veulent leur part du gâteau. Le Shakhtar a vendu Willian et Fernandinho à des prix faramineux. Pour beaucoup en Ukraine, Yarmolenko est considéré comme le successeur d’Andriy Shevchenko. Sheva vendu pour 26M il y a 10 ans, le Dynamo n’est donc pas prêt à brader le prix de Yarmo, surtout vu la tendance actuelle sur le marché.

Le championnat ukrainien est extrêmement hétérogène non ? On a l’impression qu’il y a vraiment 2 “groupes” avec ceux qui joueront le titre et les places européennes et celles qui lutteront pour le maintien ou milieu de tableau mais n’auront jamais plus.

En effet, on a souvent reproché au championnat ukrainien de ne compter que 2 prétendants au titre. Kharkiv, Dnipro et Odessa sont venu se mêler à la lutte ces dernières années mais il est vrai que derrière eux, les autres clubs sont faibles. D’ailleurs la ligue l’a compris et a changé cette année le format du championnat. La lutte pour le titre l’an dernier a été bien plus serrée et bien plus passionnante que dans certains championnats comme le Portugal par exemple où Benfica et Porto s’adjugent le titre à tour de rôle.

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine a t-il un gros impact sur le championnat ? La majorité des matchs se jouent à Kiev non ?

L’impact est énorme, le conflit est en train de détruire le championnat. Beaucoup de match se jouent à Kiev en Coupe d’Europe, en revanche le championnat reprend ses droits à peu près normalement. Le Metalist Kharkiv joue dans son stade alors que la ville était aux mains des terroristes il y a encore quelques semaines. Le conflit a surtout un impact sur les joueurs. Les joueurs étrangers sont partis ou en partance malheureusement. Des clubs comme le Dynamo ou le Shakhtar ont beaucoup d’argent mais ont maintenant peu de chances, voire aucune, de recruter des joueurs étrangers. L’Ukraine a travaillé dur pour rendre attractif son championnat et le conflit renvoie le championnat 10 ans en arrière. Dire qu’il y a moins d’un an, les deux pays parlaient d’un championnat commun.

La possibilité d’intégrer les clubs de Crimée en RPL est-elle sérieuse ? Car il semble difficile de croire qu’ils continueront de jouer dans le championnat ukrainien si il y a annexion non ?

Il n’y a absolument aucune chance que les clubs de Sebastopol et Simferopol jouent un jour dans le championnat russe. L’annexion de la Crimée est illégale et appartient toujours à l’Ukraine, sauf aux yeux des russes bien sûr. Pour que les clubs de Crimée jouent en RPL, il faudrait que l’UEFA, la FIFA, la Ligue et la ligue ukrainienne soient d’accord. Aucune chance donc, les articles 83 et 84 des statuts de la FIFA l’interdisent. La presse française a relayé il y a quelques semaines une information totalement fausse selon laquelle les principaux clubs de Crimée avaient demandé leur rattachement à la Russie. C’est totalement faux, quelques clubs de Crimée ont en effet fait cette demande mais ce sont des clubs inconnus au bataillon qui évoluent dans des divisions de niveau CFA2 et qui sont gouvernés par des dirigeants pro-russes, voire même russes.

Merci à Rémy pour nous avoir permis de réaliser cette interview et de mettre en lumière un championnat encore méconnu mais loin d’être inintéressant !

© Serguei Supinsky – AFP

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